Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/895

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des sociétés modernes seraient insolubles pour celui qui ne chercherait pas dans ce principe le moyen de solution.

Ces vérités étaient dans son esprit un germe fécond qu’a promptement développé l’influence du climat américain. En passant de France en Amérique, M. de Tocqueville passait de la démocratie contestée et militante à la démocratie triomphante et souveraine maîtresse du pays, de la démocratie déguisée sous les pompes fanées du privilège à la démocratie toute simple, tout unie du nouveau monde ; de la démocratie quelque peu honteuse d’elle-même et cherchant à imiter les manières et à balbutier le dialecte de l’aristocratie, à une démocratie fière de ses œuvres, de son droit, et imposant à tout ce qui en approche ses formes, sa langue, son maintien. Les vérités qu’il avait entrevues en France lui apparurent, en Amérique, dégagées de tout nuage ; le nouveau fait social brillait à ses yeux d’une vive et pure lumière qui dissipait tous les doutes. Désormais à ses yeux la démocratie était le fait dominant des sociétés modernes ; le fait qui transforme le présent et prépare l’avenir ; une cause dont les effets sont inévitables ; une force toujours prête à écraser tous ceux qui refusent de l’accepter et de s’associer à sa puissance.

Il fut évident pour lui que les esprits sérieux devaient s’appliquer à l’étude de la démocratie, de cette transformation sociale que le christianisme avait lentement préparée et que le XVIIIe siècle avait commencée.

M. de Tocqueville se voua lui-même tout entier à l’étude de la démocratie. Il se mit à l’observer dans tous ses développemens, dans toutes ses manifestations, sous toutes ses faces. Il ne se prit pour elle ni d’amour ni de haine ; il fit mieux, il se laissa aller aux impressions diverses qu’il en recevait : blessé, aujourd’hui, charmé demain, M. de Tocqueville, dans la mesure de son esprit contenu, réservé, a tout laissé entrevoir, ses sympathies comme ses répugnances, ses espérances comme ses craintes. Tout en préférant, parler des faits et des idées qu’il observe, plus encore que des sentimens qu’il éprouve, M. de Tocqueville n’a pas affecté une impassibilité, une indifférence qui serait à peine concevable dans l’observateur d’un nouveau minerai. Devant les faits qu’il observait, il est resté homme et citoyen et n’a rien caché de ses impressions successives et diverses.

Cette sincérité de l’écrivain qui laissait ainsi se réfléchir dans son livre, non-seulement le travail de son esprit, mais les sentimens de son ame, a fait dire à quelques personnes, en parlant de son premier ouvrage, que l’auteur avait, sur le compte de la démocratie, changé