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sa cause devant les peuples, qui ne sente la nécessité d’avoir raison dans l’esprit des masses. Il est, dans le monde moderne, un tribunal qu’on n’aperçoit nulle part, et qui existe cependant en permanence et partout, un tribunal inexorable devant lequel paraissent, bon gré, mal gré, l’ame pleine de crainte et d’amertume, ayant à la bouche d’adroites paroles et d’ingénieux sophismes, tous les puissans de la terre. Le sultan voudrait faire oublier aux Turcs leurs défaites et leur abaissement par des réformes libérales et la rhétorique de ses édits ; le czar ordonne à ses journalistes de persuader à l’Europe qu’il n’est pas l’oppresseur des Polonais et le persécuteur des catholiques ; l’Autriche elle-même, l’habile et taciturne Autriche est forcée de rompre le silence et de plaider sa cause devant le public, dans des articles de journaux où percent quelquefois, d’une manière si plaisante, sa morgue et son dépit : on dirait un de ces jeunes lords anglais qu’on voit de temps à autre paraître devant le bureau de police pour s’excuser de quelque tapage nocturne.

C’est le droit d’examen qui envahit le monde, c’est le principe d’autorité qui s’en va, malgré les efforts qu’on a faits, même tout récemment, pour le réhabiliter et lui conserver quelques parties de son empire. Vaines et contradictoires tentatives ! Les moyens contrastaient avec le but. Le principe d’autorité peut s’imposer à la foi, à la foi politique comme à la foi religieuse, aux peuples dans l’état comme aux enfans dans la famille. Mais lorsque, impuissant pour s’imposer, il cherche à se faire accepter et en est réduit à discuter ses titres, c’en est fait de lui il n’est déjà plus. Il en est des principes comme des hommes ; ils ne plaident que devant un supérieur. Le principe d’autorité, en cherchant à se légitimer, a reconnu qu’il avait un juge, la raison individuelle. Dès-lors il faut lui appliquer ce que l’Arioste disait de ce guerrier qui combattait encore après qu’un coup d’épée lui avait tranché la tête : Credeva d’esser vivo, ed era morto. Qu’on y songe : la raison individuelle dans le plein et libre exercice de sa puissance, c’est la démocratie à sa plus haute expression. Aussi, redisons-le, rien ne constate mieux l’envahissement général du principe démocratique que le triomphe du droit d’examen.

Cependant le fait matériel ne se met jamais, du premier coup, en parfait accord avec le fait moral : les institutions résistent plus ou moins long-temps à l’action d’un nouveau principe ; c’est ainsi que le principe démocratique ne circule en Angleterre que sous les masses toujours imposantes, et, dit-on, solides encore de l’antique féodalité, tandis qu’en France, après avoir tout renversé, il a tout reconstruit