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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/881

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manifeste déjà avec sincérité dans Arthur, doit profiter à M. Sue pour les futurs romans de mœurs qu’il produira. Tout en continuant de peindre les tristes réalités qu’il sait, il évitera de les forcer, de les trancher outre mesure ; sa manière, dans le détail même, y devra gagner en fusion.

Nous n’avons pris M. Sue jusqu’à présent que sur le type fondamental qu’il a presque constamment affecté et reproduit dans ses plus longs ouvrages. Dans une foule d’opuscules et de nouvelles, il s’est montré plus libre et a obéi à des qualités franches. M. Sue a une veine de comique naturel ; il en use volontiers et même surabondamment. Dans M. Crinet de la Coucaratcha, dans le Juge de Deleytar [1], il a poussé un peu loin la pointe, il a grossoyé et charbonné à plaisir la raillerie ; mais l’entrain certes n’y manque pas. Il se plaît encore et réussit fort bien à un comique plus sérieux et contenu, à un comique d’humour, comme dans mon ami Wolf. Ce Wolf est un original qui, s’étant laissé aller un soir d’ivresse à faire une confidence indiscrète à un ami qu’il n’avait jamais vu jusque-là, va le forcer le lendemain matin à se couper la gorge avec lui, pour que le secret ne soit plus partagé. Dans un autre genre, et visant au petit livre, M. Sue a esquissé la nouvelle de Cécile, histoire analytique d’une mésalliance morale. Toute la partie de la femme y est délicatement traitée ; mais Noirville, l’époux de Cécile, a paru de beaucoup trop chargé et d’un comique par trop bas. Mme de Charrière, dans les lettres de mistriss Henley, a su exprimer cette même mésintelligence intime par des contrastes qui sont encore des nuances, et qui n’ont rien de désagréable au lecteur. Ce n’est pas à dire pourtant qu’il n’y ait dans Cécile bien des mots touchans et vrais : « Aussi qu’elle est heureuse ! dit le monde… Le monde !… ce froid égoïste, qui vous fait heureux pour n’avoir pas l’ennui de vous plaindre, et qui ne s’arrête jamais qu’aux surfaces, parce que les plus malheureux ont toujours une fleur à y effeuiller pour cacher leur misère aux yeux de ce tyran si ingrat et si insatiable ! »

J’en viens aux romans historiques de l’auteur. — Au moment même où, dans la préface de Latréaumont, M. Sue semblait en voie de rétracter ses précédentes assertions pessimistes trop absolues, il lui

  1. Deleytar, recueil de contes, du mot espagnol qui signifie amuser ; Coucarateha, mouche causeuse. Ces titres bizarres sont de rigueur, on le sait, dans le roman moderne. L’éditeur les réclame d’abord, et, une fois qu’il les tient, il ne les lâche plus. Le roman suit, comme il peut, le titre, et s’y conforme bon gré mal gré. M. Sue, depuis Plik et Plok, a porté plus galamment que personne cette cocarde-là.