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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/879

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sans une impression écrasante ; après la récidive, et dès qu’on le voit incorrigible, il devient intolérable [1]. C’est qu’il ne suffit pas que le personnage et le caractère soient réels pour avoir droit à être peints. M. Sue me pardonnera de lui proposer toute ma pensée. Non, il n’est jamais permis à l’art humain d’être vrai de cette sorte ; quand même on aurait le sujet vivant, l’espèce sociale en personne sous les yeux, c’est là encore, si l’on peut dire, de l’art contre nature. Les grands et éternels peintres qui certes savaient le mal aussi, les Shakspeare, les Molière, l’ont-ils jamais exprimé dans ces raffinemens d’exception, dans cette corruption calculée ? Le mal tient-il cette place, à la fois première et singulière, dans leurs vastes tableaux ? La saine nature n’est-elle pas là tout à côté qui rejaillit aussitôt, qui retrempe et qui console ? Arthur n’est pas né méchant, mais il s’est rendu méchant. Or ce que Bossuet dit des héros de l’histoire, je le redirai à plus forte raison des héros du poème ou du roman : « Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration, comme font tous les objets extraordinaires, mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il mit premièrement la bonté, comme propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes… Les cœurs sont à ce prix. » Ce qu’ici je traduirai de la sorte : la vraie gloire de l’art humain légitime est à ce prix.

Ce n’est pas à dire peut-être que le bien plus que le mal fasse le fond de l’humaine vie ; tout n’est que confusion et mélange. Non-seulement il y a le mal à côté du bien, mais l’un sort même souvent de l’autre. Pourtant l’art a été donné et inventé précisément pour aider au départ de ce qui est mêlé, pour réparer et pratiquer la perspective, pour orner et recouvrir de fresques plus ou moins récréantes le mur de la prison. On peut avoir, par devers soi bien des observations concentrées et comme à l’état de poison ; délayez et étendez un peu, vous en faites des couleurs ; et ce sont ces couleurs qu’il faut offrir aux autres, en gardant le poison pour soi. La philosophie peut être aride et délétère, l’art ne doit l’être jamais. Même en restant fidèle,

  1. En vain l’auteur semble le croire corrigé vers la fin, dans sa vie heureuse avec Marie ; le temps seul lui a manqué pour rompre encore ; un an ou deux de plus, et je réponds qu’Arthur aurait traité cette Marie comme il avait traité Catherine, Marguerite et Hélène.