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Durand pour aller voir nos bons missionnaires français, sur le compte desquels on ne tarissait pas d’éloges à bord de la frégate. Ces excellens prêtres attendaient avec anxiété les momens où les officiers et les élèves allaient à terre pour courir au-devant d’eux et les emmener à leur logis ; nos gens y trouvaient une table presque recherchée et de bons lits, choses réservées pour les étrangers et prodiguées pour des compatriotes, mais dont les missionnaires eux-mêmes ne font pas usage.

Durand me mena d’abord chez les lazaristes : c’est une société différente de celle des Missions Étrangères, quoique poursuivant le même but. Leur maison, située un peu plus loin et dans un quartier écarté, est parfaitement disposée et surtout bien aérée, ce qui est à Macao une condition indispensable. M. Torrette, le directeur, nous reçut à merveille et nous rappela pour le soir même une invitation à dîner qui avait déjà été faite à bord. Après les lazaristes, nous visitâmes les autres missionnaires, dirigés par un prêtre aussi distingué que bon, M. Legrégeois. Plein d’instruction et d’une conversation extrêmement agréable, M. Legrégeois me captiva, comme il avait captivé mes camarades, par son esprit et sa simplicité.

Un Américain établi à Manille m’avait donné une lettre d’introduction pour M. Chinery, peintre anglais résidant à Macao. Arrivé à Lintin, j’envoyai cette lettre à son adresse, avec un billet où je donnais les raisons qui m’empêchaient de me rendre moi-même à la ville portugaise avant d’aller à Canton. Je reçus une réponse aussi aimable que possible. On m’offrait l’atelier de l’artiste et un logement de garçon, puis des courses dans la campagne pour dessiner, etc., etc. J’étais donc presque attendu chez M. Chinery, lorsque nous y arrivâmes avec Durand, un de ses plus grands admirateurs. Je trouvai un petit homme d’une cinquantaine d’années, mais frais et robuste, à l’humeur joviale, original comme un artiste, généreux comme un Anglais. Nous parlâmes beaucoup de M. Barrot, qu’il avait connu pendant son séjour à Macao ; nous visitâmes ensuite quelques-uns de ses innombrables et précieux albums. Je m’extasiai devant ses peintures fraîches et hardies, gémissant intérieurement de voir un talent aussi distingué enfoui dans une ville portugo-chinoise, au bout du monde ; mais, établi depuis long-temps à Macao, M. Chinery y a pris ses habitudes : maintenant il devient vieux, et, quoique d’une incroyable activité pour son âge, il ne peut songer sans frémir à traverser les mers pour aller sous le ciel brumeux de l’Angleterre. Il mourra donc en Chine, où il vend ses moindres pochades au poids de l’or ; et ses