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gâtés, que les Groënlandais, les Nouveaux-Zélandais, les Lapons, boivent avec délices l’huile de baleine et de loup marin.

Chez Min-qua, ce n’était pas de l’huile de baleine qu’on nous donnait à boire ; mais à chaque instant, un domestique empressé, portant un vase en argent d’un travail curieux, venait remplir de cam-chou la petite tasse dont on m’avait muni à cet effet. Le cam-chou est une boisson que l’on sert chaude, une espèce de vin blanc aigre-doux fait avec du riz fermenté et d’autres ingrédiens : ce breuvage déplaisant ne peut être trouvé tolérable que par comparaison avec les mets qu’il arrose. Je me serais bien dispensé d’en boire, et j’aurais donné beaucoup pour pouvoir avaler quelques verres d’eau ; mais l’eau et le pain sont étrangers à un dîner chinois, et l’étiquette venait encore ici me contrarier avec ses éternelles exigences. A chaque instant, mon voisin le Chinois me portait des santés auxquelles j’étais obligé de répondre en vidant entièrement ma tasse, après l’avoir tenue un moment des deux mains et remué la tête comme les Chinois du Cheval de Bronze ; il fallait ensuite renverser la tasse pour prouver qu’il n’y restait plus rien, et aussitôt après, le maudit échanson, avec son impitoyable cafetière, arrivait pour la remplir. Quand mon voisin était en repos, c’étaient les Min-qua ou M. Dent lui-même qui me proposaient des santés à qui mieux mieux ; je finis par prendre le parti de ne plus faire que tremper mes lèvres dans le cam-chou.

Je n’ai pas parlé des domestiques qui nous servaient : ils étaient nombreux, jeunes et vêtus uniformément, portant tous une robe jaune flottante, serrée à la taille seulement par une ceinture, et un petit chapeau conique orné d’une houppe de soie rouge.

Dès le commencement du dîner, deux jongleurs et deux petits danseurs de Nankin s’étaient établis sur la base du triangle formé par nos tables : ils devaient, chacun à son tour, occuper nos loisirs pendant le repas. Les deux enfans commencèrent. Ils étaient vêtus d’une robe en crépon blanc, serrée autour de la taille par une écharpe en soie rose, dont les bouts tombaient gracieusement sur le côté. Leur tête était nue, rasée avec soin, et n’avait d’autre ornement qu’une queue bien nattée, avec son cordon de soie à glands, dont l’extrémité atteignait les pantalons à pied qui se montraient sous les plis nombreux de la robe, coquettement coupée à mi-jambe. Ces deux jolis enfans s’avancèrent dans l’espace qui séparait nos tables de celles qui avaient été disposées pour les jongleurs, et, tandis que ceux-ci les accompagnaient avec une espèce de mandoline, ils commencèrent à chanter, sur une mesure lente et mélancolique, des