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à toute force nous faire passer devant les portes qu’il est défendu aux Européens de franchir. Ceux-ci ne bravent cette défense que pour aller eux-mêmes remettre au mandarin des placets non parvenus à leur adresse, et ils le font armés de bâtons en courant la chance d’être rossés.

Nous voilà donc encore une fois à courir les rues, maintenant tout-à-fait noires, de Canton ; il faisait chaud, et en outre, à cette heure avancée, les petits autels domestiques placés dans les boutiques et devant les portes répandaient une fumée épaisse produite par les bâtons parfumés qu’on y brûlait en guise d’encens ; les lampes allumées joignaient à cela leur odeur d’huile de coco. Enfin, c’était une horrible corvée que nous faisions là, une corvée que je ne voudrais pas recommencer pour tous les spectacles chinois les plus curieux.

Nous vîmes les fameuses portes, qui sont absolument comme toutes celles que l’on rencontre à chaque instant dans les rues non interdites aux Européens, c’est-à-dire presque invisibles, et ne présentant que des arcades vermoulues couvertes d’affiches rouges ou bleues ; ce sont des barrières qui n’ont de force que celle que leur donne la loi.

A six heures, nous arrivâmes exténués à la maison, et nous n’eûmes que le temps de nous habiller pour aller chez M. Dent, où nous devions dîner. Ce fut un splendide repas de plus de quarante couverts, où notre hôte, aussi gai qu’aimable et hospitalier, fit au dessert, non sans quelque péril pour lui-même, tout ce qu’il fallait pour griser ses convives à force de toasts.

Nous fûmes assez heureux pour que M. Dent obtînt du riche haniste chargé de ses affaires de nous donner un grand dîner chez lui. C’était une bonne fortune à laquelle nous ne devions pas nous attendre et qui nous transporta de joie. Vous savez probablement que la société qu’on appelle Hong-Society se compose de douze marchands, appelés Hong-Merchants ou Hanistes, choisis par l’empereur parmi les riches négocians chinois, pour fournir aux factoreries tout ce qu’elles demandent, et pour servir de consignataires aux navires qui viennent d’Europe.

Min-qua, chez qui nous devions dîner, est naturellement le plus riche des douze hanistes, étant chargé des affaires de la maison Dent, la plus puissante de Canton. Il a pour logement de ville une belle maison qui fait un des coins de la place des factoreries. Dès le 2, nous avions reçu nos lettres d’invitation, écrites en chinois, sur papier rouge ; et le 4, à six heures du soir, nous nous rendîmes à la maison du