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nous eûmes changé la redingote pour une veste blanche, le chapeau noir pour un chapeau de paille, et nous partîmes, avec nos listes d’achats, pour commencer nos emplettes.

En passant devant la belle maison de M. Van-Baser, dont la terrasse, espèce de salon immense, au toit supporté comme une tente par des colonnes, s’avance sur la place des factoreries, et embrasse le coup d’œil de toute la rivière, nous entrâmes pour faire une visite au propriétaire, chez qui nous devions dîner le soir même. Nous y trouvâmes nos deux jeunes compagnons de voyage, qui étaient logés comme des princes, et déjà au mieux avec M. Loffeld et un autre jeune homme, chancelier du consulat.

Ce qui me frappa d’abord dans la plupart des rues que nous parcourûmes, ce fut leur peu de largeur (c’est un grand bien contre la chaleur), puis les brillans étalages des magasins, et enfin un bruit, un mouvement continuel dont on ne peut se faire aucune idée en France. Dans ce labyrinthe inextricable de rues étroites et tortueuses qui se ressemblent presque toutes, il faut, si l’on est plusieurs, marcher au pas de course, à la suite les uns des autres, ne pas se perdre de vue, et surtout ne pas s’arrêter ; car avec si peu d’espace pour se mouvoir, et au milieu d’une multitude empressée qui se croise dans tous les sens, si l’on s’arrête un instant, on produit sur ces flots d’allans et de venans l’effet d’un obstacle soudain opposé à un torrent ; la rue s’encombre, et l’on est infailliblement renversé, si l’on ne se range à temps, ou si l’on ne reprend sur-le-champ la même course précipitée qui est l’allure reçue.

Ajoutez à cela la difficulté qu’éprouve un étranger, dont l’œil est fasciné par tant de choses nouvelles, d’arracher ses regards des différens magasins à côté desquels il passe, pour les porter en avant ; et cependant, s’il oublie cette précaution, à chaque coin de rue, il peut être froissé, déchiré, blessé, et même renversé par les robustes portefaix au grand chapeau de paille, qui, vêtus d’un simple caleçon venant jusqu’au genou, et portant sur l’épaule un bambou flexible, aux deux extrémités duquel leur charge est suspendue, courent sans s’arrêter, en criant seulement à tue-tête un gare chinois qui est de l’hébreu pour les oreilles européennes.

Chaque rue est habitée par des personnes vouées aux mêmes métiers : ici sont les marchands de comestibles, dont l’étalage ferait envie à Chevet [1] ; plus loin une forte odeur de camphre annonce les faiseurs

  1. On n’a pas oublié sans doute le curieux récit que M. Adolphe Barrot a fait de son Voyage en Chine dans cette Revue (n° des 1er et 15 novembre 1839 ). La relation du jeune officier de marine pourra sembler, dans quelques détails, offrir des points d’analogie ; mais nous n’avons pas cru devoir les faire disparaître, les deux récits empruntant à cette circonstance même un nouveau caractère d’exactitude.