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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/844

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très large, est couverte de bateaux de toute espèce, et on voit s’élever, sur le haut d’une montagne plate, une de ces tours étagées, à toits saillans, dont on ne connaît ni l’origine, ni la destination, et qui donnent au paysage un caractère tout-à-fait chinois.

La brise était tombée ; nous nous traînâmes péniblement avec la fin du flot jusqu’à la seconde barre, presqu’en face de la tour, et là, le jusant commençant à se faire sentir, il fallut mouiller. Nous courions les risques de passer la nuit dans cet endroit, et, bien que nous eussions d’excellentes provisions, nous étions trop pressés d’arriver à Canton pour prendre facilement notre parti sur ce retard ; heureusement, à quatre ou cinq heures, la brise se leva, et, quoiqu’elle ne fût pas favorable, nous appareillâmes. Il fallut louvoyer dans des bras très étroits de la rivière, mais la goëlette marchait bien, et nous avancions beaucoup ; d’ailleurs, notre peine était plus que compensée par le plaisir de voir s’animer de plus en plus la campagne et les bords de l’eau.

A onze heures et demie, nous arrivâmes à Whampoa ; la lune était assez brillante, et nous pûmes jouir presque comme en plein jour de la belle vue qu’offre dans cet endroit le cours majestueux du Tigre C’est là que sont mouillées, à dix lieues de Canton, les flottes marchandes de l’Angleterre et de l’Amérique. On voit une forêt de mâts s’élever sur les eaux profondes du fleuve et s’étendre avec elles à perte de vue. Bientôt nous glissâmes doucement au milieu des navires, et nous pûmes remarquer à loisir les belles formes, la bonne tenue de la plupart d’entre eux ; nous cherchâmes en vain un bâtiment français, il n’y en avait aucun ; l’apparition de notre pavillon dans ces parages si riches est un phénomène.

Les bords du Tigre à Whampoa sont bordés de maisons et de villages chinois ; mais le peuple est si méchant sur ces côtes, que les bâtimens sont obligés de faire venir leurs provisions de Canton : il ne faut pas songer à descendre à terre sur cette rade inhospitalière, redoutable à plus d’un titre, car le choléra y emporte des centaines de matelots dans les mois de juillet et août.

A Whampoa, l’on a à choisir, pour se rendre à Canton, entre deux branches étroites et peu profondes, qui vont se réunir cinq lieues plus haut. Nous prîmes la plus courte, espérant que nous pourrions, malgré le vent, nous y frayer un passage, favorisés que nous étions par un fort courant ; mais en avançant nous trouvâmes une telle quantité de bateaux mouillés ou sous voiles, qu’il était difficile de courir des bordées au milieu de tout cela. Nous nous obstinâmes cependant,