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perdue, et depuis quelque temps un changement total s’est opéré en leur faveur.

Manille est gouvernée à présent, comme aux temps de la conquête, par un capitaine-général qui doit être remplacé tous les six ans, et par un conseil colonial, composé d’un régent et de quatre oïdores ou conseillers ; puis vient l’archevêque, qui a trois évêques et douze chanoines sous ses ordres ; enfin une puissance qu’il faut aussi compter, c’est celle de quatre ordres religieux, les augustins, les dominicains, les récollets et les franciscains. C’est dans le sein de ces ordres que se prennent en général les curés pour les provinces.

La garnison de Manille se compose habituellement de mille hommes de troupes réglées venues de la métropole. Cette force avait suffi jusqu’à présent pour assurer la tranquillité de la ville, malgré l’esprit remuant des métis ; on l’a cependant doublée depuis peu. Une milice est instituée dans les provinces pour faire la police.

Possédant un bel arsenal et des chantiers de construction dans la petite baie de Cavite, non loin de la ville, l’Espagne avait autrefois une marine à Luçon ; elle ne possède plus maintenant que quelques chaloupes canonnières.

Nous avions, M… et moi, vu de si beaux échantillons des toiles que l’on fabrique à Manille avec les fibres d’une espèce d’ananas, que nous cherchâmes, en sortant de chez le consul, un magasin où l’on pût nous montrer cette précieuse marchandise. Après bien des courses infructueuses, on nous enseigna une maison renommée pour la beauté et la finesse du tissu de ses étoffes de piña (c’est le nom qu’on leur donne). Nous montâmes à un premier étage, et nous fûmes introduits dans un vaste appartement orné de glaces, garni de meubles de toute espèce, mais sans une seule pièce d’étoffe. Nous commencions à croire qu’on nous avait mystifiés, lorsque la maîtresse de la maison, accompagnée de deux ou trois de ses filles, vint nous inviter à nous asseoir, et nous dit qu’elle avait ce qu’il nous fallait. La mère et les jeunes filles, d’origine tagale, avaient l’élégant costume des femmes du pays. Une ample pièce d’étoffe rayée, qu’on appelle tapiz, leur serrait étroitement la taille et tombait avec grace sur de petits pieds nus tenant à peine dans des pantoufles en velours brodé. Ces pantoufles n’ont guère que la semelle et une extrémité si peu couverte, que le bout du gros orteil y entre seul ; une courte camisole en piña leur couvrait la partie supérieure du corps, laissant à nu les bras et cette portion du buste trop haute pour être enveloppée par le tapiz, trop basse pour être protégée par la légère camisole. Leurs beaux cheveux noirs