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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/812

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sens et la raison, que le passage du travail esclave au travail libre devrait donner lieu à un régime intermédiaire. Les questions envoyées aux colonies se rapportent particulièrement à ce régime intermédiaire dont on cherche les meilleures conditions.

Voilà, certes, une grande tâche entreprise. La liberté en France demandait ce complément, et les hommes pénétrés de l’esprit réel de nos institutions, sans avoir besoin pour cela de s’abandonner aux exagérations d’un négrophilisme qui a fini par devenir, chez quelques Européens, l’hostilité contre leur propre race, ont dû souvent s’étonner et gémir de voir le drapeau de la France de 1830 flotter sur des pays à esclaves. D’où vient cependant que l’opinion publique, chez nous si prompte à s’enflammer, et quelquefois pour des sujets moins graves, s’émeuve à peine en cette occasion ? car on peut encore accuser l’opinion publique d’indifférence, bien que depuis quelques jours elle semble se réveiller.

En Angleterre les choses se sont passées autrement, et peut-être, de l’autre côté de la Manche, trouverait-on l’exagération du zèle. La propagande de l’émancipation est devenue, chez nos voisins, une affaire religieuse. Aucune classe de la société n’y demeure étrangère, et l’on peut comparer l’enthousiasme qui s’est développé dans cette occasion à celui qui, aux XIe et XIIe siècles, poussait l’Europe à la croisade. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un des moindres contrastes entre les deux peuples, de voir celui qui a tant de choses à faire chez lui, en Écosse et en Irlande surtout, pour mettre les institutions en harmonie avec les véritables idées libérales, s’inquiéter, avant nous, de porter ces idées à une autre race et dans un autre hémisphère ; tandis que le peuple qui jusqu’ici a réalisé la liberté politique et l’égalité ou plutôt l’unité civile sur la plus vaste étendue de territoire et au bénéfice de la population la plus nombreuse, semblait avoir oublié que sur l’Atlantique et dans la mer des Indes une population de 300,000 sujets français avait à réclamer justice. Au nombre des victimes de l’oppression dans nos colonies, il faut compter aussi les personnes de la race blanche : elles y sont privées en effet d’une partie des droits politiques et même des droits civils.

Serait-ce que nos colonies nous paraissent de trop peu d’importance ? Ou bien nos vingt-cinq années de guerre continentale ont-elles distrait si longtemps notre attention des destinées de la France d’outre-mer, que nous ne puissions nous résoudre à rattacher ce qui concerne ces contrées au foyer commun des sentimens nationaux, et à juger leurs affaires comme nous jugeons les nôtres ? Il y a un peu de ces deux causes dans notre indifférence ; mais, au fond, cette indifférence est plutôt apparente que réelle. Surtout en ce qui se rapporte aux droits civils, la liberté est devenue, en France, un lieu commun. Le devoir imposé à celui qui fait travailler de payer un salaire raisonnable, le droit de celui qui travaille à débattre ses conditions au lieu de subir la contrainte, avec un peu de pâture pour compensation, tous ces premiers élémens du droit social sont aujourd’hui tellement acquis à la conscience publique, que personne n’oserait les nier ou s’y opposer en s’appuyant sur les principes contraires.