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Le malheur de notre temps, c’est l’habitude que nous prenons, par suite de l’ignorance des faits, de fonder nos espérances sur de perpétuels anachronismes. Ainsi, dans ce moment même, le National, comme tant d’autres, prend en pitié le prince Napoléon-Louis, qui a cru retrouver en France les soldats et l’esprit de 1815, et en même temps ce journal, parlant de la propagande républicaine, et ne doutant pas de son succès, ne s’aperçoit pas qu’il a toujours devant les yeux l’Allemagne de 1815, et non plus celle d’aujourd’hui.

Quelle différence pourtant ! Où est-il cet enthousiasme que les gouvernemens eux-mêmes savaient entretenir par de brillantes promesses ? Où est-elle cette grande voix qui, dans les universités, entonnait avec attendrissement les chansons patriotiques de Uhland, le Béranger germanique ? Ce peuple de frères, alors réuni comme un seul homme, aujourd’hui parqué dans trente-six états différens, qu’a-t-il pour centre, pour chef-lieu de la grande patrie allemande, si ce n’est une diète, assemblée ombrageuse et policière, qui n’a rien de constitutionnel ni de représentatif, et devant laquelle les représentations nationales et les constitutions sont comme si elles n’existaient pas ?

Que l’on fasse des promesses à l’Allemagne, elle n’y croira plus ; que l’on écoute ses universités, elles sont silencieuses et indifférentes. Le patriotisme local s’y est même refroidi par suite d’une impuissance perpétuelle et d’une défiance trop fondée à l’égard des princes qui feignent d’accorder gracieusement à leurs peuples aujourd’hui ce que demain ils leur feront défendre par la diète au nom de l’intérêt général de l’Allemagne confédérée. Dans un tel état de choses, les esprits se sont calmés et dégoûtés, les théories se sont enfuies, et l’intérêt matériel, caressé par les gouvernemens, est venu se substituer aux élans et à l’enthousiasme d’autrefois. L’Allemand, regardant la France avec envie, fait plus que d’être jaloux de notre sort ; il nous blâme, à tort ou à raison, de ne jamais trouver notre situation supportable. Jugeant par comparaison, il se croirait au comble du bonheur s’il avait, non ce que nous désirons, mais ce que nous possédons, et il se trouve très courageux, lorsqu’en face des autorités du pays il ose faire l’éloge, non de notre opposition, mais de notre roi et de nos ministres. On se croit donc aujourd’hui très avancé en Allemagne quand on se déclare tout simplement philippiste. Certes, le National serait bien étonné s’il savait que la propagande partie des Tuileries serait plus puissante sur ce pays que celle de tous les républicains du monde, et cependant ceci est de la plus exacte vérité. Que le drapeau tricolore se montre au bord du Rhin, et il sera accueilli au cri de : Vive le roi des Français ! popularité qui se maintient d’autant mieux au sein des masses, que tous les souverains d’Allemagne s’en montrent évidemment jaloux.

En un mot, c’est bien la propagande qu’il faut faire, mais la propagande constitutionnelle, proclamée hautement par le gouvernement français lui-même, venant en aide et en appui à tous les états représentatifs.

L’opinion de toute l’Allemagne se montre favorable à la France de juillet. Ne pouvant combattre ce mouvement des esprits, M. de Metternich a voulu