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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/758

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c’est une suite de cavernes disposées sur un plan qui a, en effet, la forme du tympan de l’oreille humaine. Cette caverne, ainsi disposée, et formant une courbe parabolique géométriquement exacte, était naturellement revêtue d’une couche de stalactites qui donnait une grande étendue et une sonorité parfaite aux répercussions. Denys, dit-on, voulant savoir les secrets de ses captifs, se plaçait extérieurement à l’extrémité de cette galerie convexe, et y recueillait jusqu’aux moindres paroles. Je ne sais si les captifs se plaignaient plus haut et plus énergiquement que les ciceroni qui font entendre aujourd’hui leur voix aux voyageurs curieux ; mais l’Oreille de Denys m’a semblé un peu sourde.

Dans Néapolis, ce quartier qui représentait le goût moderne de la Syracuse antique, devait naturellement se trouver le théâtre. Le théâtre était, vous le savez, chez les anciens, non-seulement un lieu destiné aux divertissemens et aux représentations scéniques, mais aussi l’arène où l’on débattait les intérêts politiques. Le peuple, c’est-à-dire les citoyens, s’y assemblaient pour délibérer des affaires de l’état ; chacun d’eux avait sa place marquée, sa stalle ; et ainsi, en venant s’asseoir au théâtre, un Syracusain jouissait en quelque sorte d’un droit politique. Ce vieux cirque à trois étages de gradins taillés dans le roc a donc été le théâtre de tous les grands évènemens de la cité. C’est là que Gélon, après avoir invité tous les habitans à prendre les armes, se rendit devant eux en simple toge, pour leur rendre compte de son administration. Là aussi Agathocles demanda compte du sang versé et du massacre des meilleurs citoyens ; et sur un de ces siéges de pierre, Timoléon, le vieux et illustre aveugle, donnait ses conseils au peuple, après l’avoir délivré de la servitude. C’est encore là que les Syracusains, avides de beaux-arts et épris du pur langage de la Grèce, dont ils étaient originaires, amenaient les soldats athéniens prisonniers, et leur faisaient réciter les tragédies d’Euripide. Tant de souvenirs et d’autres dont l’impression fugitive s’est effacée depuis de ma mémoire, nous avaient doucement surpris, et nous berçaient, nous qui n’avions vu d’abord, en venant nous asseoir sur ces degrés, que des pierres écroulées et de tristes escaliers de roches surmontées d’un vulgaire moulin moderne. Nous sentîmes bientôt que cette profanation même ajoutait un charme, à l’aspect mélancolique du tableau. Le génie des grands tragiques grecs, la pompe des fictions antiques, l’effet imposant des choeurs, l’éloquence et la grandeur d’ame des hommes d’état et des guerriers qui avaient aussi figuré sur cette scène, tout avait disparu ; mais le temps avait accumulé