Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/752

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


quelque tragique histoire qui finit mal, ses auditeurs s’éloignent de mauvaise humeur et battent leurs femmes en rentrant chez eux. Les gens du monde eux-mêmes pensent encore, en s’éveillant le lendemain, au dénouement fatal du drame de la veille. La foule qui fréquente les théâtres est donc par trop facile à satisfaire ; elle se contente de l’à peu près. Les poètes qui travaillent pour elle ne se croient pas obligés de faire de grands efforts ni de se livrer à de bien pénibles études, assurés qu’ils sont d’exciter la sympathie et de ne recueillir que des applaudissemens. Quelle bonne fortune pour un poète que ce public si bien préparé ! mais il faudrait que ce poète, au lieu d’exploiter en vue de sa fortune ces heureuses dispositions de ses auditeurs, cherchât à les mettre à profit pour sa gloire.

La constance du public italien, son naturel, poussé à l’excès, et cette espèce de parti pris de s’amuser de tout, expliquent le succès durable de la comédie populaire, de celle surtout qui s’attaque aux ridicules provinciaux, si aisément saisis par le peuple. Ce genre de comédie a seul peut-être encore de l’avenir ; perfectionnée et développée, la comédie populaire pourrait en effet s’élever à des résultats inattendus. Aujourd’hui elle ne sert guère que d’accompagnement burlesque aux drames assommans ou aux lourdes comédies nobles du théâtre moderne. Molière, que l’on querellait sur les bouffonneries de Scapin, répondait fort sagement : — J’ai vu le public quitter le Misanthrope pour Scaramouche ; j’ai chargé Scapin de le ramener. — Les Scapins d’aujourd’hui n’ont plus de pareils chefs-d’œuvre à faire valoir, mais eux-mêmes ne sont pas sans valeur personnelle. Maniée par un homme de génie et dirigée dans certaines voies que les Annelli, les Cesari, les Sografi n’ont fait qu’indiquer, cette comédie populaire, si vivace encore au-delà des Alpes, déterminerait sans nul doute une heureuse révolution dans l’art dramatique, et amènerait peut-être la résurrection de la vraie comédie italienne, morte si tôt après être née.


FRÉDÉRIC MERCEY.