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fallait que dans ce temps-là on fût habitué à tout dire comme à tout faire. Quoi qu’il en soit, la Mandragore étincelle de beautés du premier ordre. Les caractères des personnages principaux, du parasite Ligurio, de Monna Lucrezia, femme coupable sans le vouloir et sans le savoir, de messer Nicia, ce mari dupé et content de l’être, si souvent mis en scène par Molière ; du frère Timothée, ce type du moine de l’époque, grossier, intrigant, avide, et qui, loin de ressembler au Tartuffe, comme on l’a dit à tort, a la bonne foi de sa fragilité, et en quelque sorte la naïveté du vice : tous ces caractères sont tracés de main de maître. Ce sont de ces portraits qu’un grand peintre fait en se jouant, mais qu’un grand peintre seul peut faire. On ne sait trop ce que l’on doit le plus admirer de la netteté et de la fermeté du dessin et de la vigueur de la touche un peu heurtée, ou de la vivacité du coloris et de la science de l’effet. L’admirable choix des détails et la savante sobriété des accessoires dénotent également un écrivain de génie.

Sans nul doute l’homme qui composa ce chef-d’œuvre, dans un moment de chagrin, pour se distraire [1], n’a envisagé que le côté triste de la vie. Que voit-on en effet dans sa pièce ? des niais, des fripons, des personnages qui vivent aux dépens des premiers et avec l’aide des seconds, et pas un seul honnête homme ; mais la gaieté et la vivacité de la forme sauvent la tristesse du fond. Les saillies spirituelles et les mots plaisans tiennent d’un bout à l’autre du drame le spectateur en haleine, et ne lui permettent pas de retomber sur lui-même. Dans quelques-uns de ces mots éclate le meilleur comique, le comique de situation : ainsi, lorsque Nicia, le mari, apprend que l’on a enfin décidé Lucrèce à recourir à l’étrange moyen qui doit emporter le venin de la mandragore, il se frotte joyeusement les mains et s’écrie : Io son il più content’ uomo del mondo. Ce mot du mari trompé, et si heureux de l’être, semble dérobé à Molière.

Le dialogue de Sostrata, la mère, qui encourage sa fille Lucrèce, et du frère Timothée, qui vient à son aide, est aussi d’une grande vérité.

— De quoi as-tu peur, pauvre sotte ? dit la mère ; il y a cinquante femmes de ce pays qui lèveraient les mains au ciel si pareille aubaine leur arrivait ? — Je me résigne ; mais je ne crois pas être encore en

  1. D’un uom… che s’ingegna
    Con questi van pensieri
    Fare il suo tristo temp più soave.
    (La Mandragola, prologo.)