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comédies fussent jouées devant lui, non par esprit de libéralisme philosophique, comme on l’a dit mal à propos, mais tout bonnement par épicuréisme, et pour se donner un agréable passe-temps. Le cardinal Bibbiena avait autant de gaieté dans l’esprit que son maître ; il aimait, comme lui, à railler les pédans et à mystifier les sots. Dans ce but, il conduisait au Capitole, pour y être couronné, le mauvais poète Baraballo qu’il avait grotesquement installé sur un magnifique éléphant, ayant soin au retour de le faire bien siffler par la canaille ; ou bien il applaudissait avec un grand sérieux aux mauvais vers du poète Querco, et le présentait malicieusement à son maître. Léon X s’empressait d’admettre à ses soupers le poète parasite ; ce ridicule personnage, qui restait près d’une fenêtre, mangeant debout les morceaux qu’on lui jetait comme à un chien, se regardait néanmoins comme très honoré de cet accueil. Le pape par instans se rappelait que le pauvre poète était là :: — Querco ! lui criait-il en lui envoyant sa coupe pleine de vin, fais-moi sur-le-champ des vers sur la gourmandise, et je te permettrai de vider cette coupe. — Si les vers étaient bons, Querco buvait le vin ; s’ils étaient mauvais on remplissait la coupe d’eau, et le malheureux était obligé de la vider. Croirait-on qu’un tel personnage eût de la vanité ? Un jour, le bandeau dont la sottise lui couvrait les yeux étant tombé, il s’aperçut qu’on se moquait de lui, et qu’on ne le traitait guère mieux qu’un bouffon ce jour-là, il se retira fièrement de la cour. La vanité lui avait tourné la tête, la misère l’acheva ; Léon X étant mort, il s’ouvrit le ventre avec une paire de ciseaux, et se découpa les entrailles.

On a cru découvrir, dans ces mystifications auxquelles se plaisaient Bibbiena et son maître, un désir secret de rabaisser le talent littéraire ; nous ne voyons pas trop comment, en s’attaquant au pédantisme et à la sottise, on peut nuire au talent véritable. N’est-ce pas plutôt rendre service aux vrais poètes que de remettre à leur place ces auteurs faméliques qui veulent à toute force produire leur impuissance et leur sottise ?

Le Bibbiena, lui, fut vraiment un esprit supérieur. Nous ne voudrions pas être accusé de pruderie, et cependant nous avouerons qu’il nous serait, sinon impossible, du moins fort difficile, d’analyser sa comédie de la Calandria, cette comédie jouée devant un pape et qu’applaudissait le sacré collège. Les incidens de cette pièce, imitée en partie des Menechmes, et dont l’intrigue roule sur la ressemblance de deux jumeaux de sexes différens, sont si nombreux, et les quiproquo