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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/724

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Meneghino, mon sommelier, est mort ce matin ; eh bien ! c’est à cette occasion que nous allons nous divertir. — Comment, à l’occasion d’un mort ? — Précisément. Tu sais que dans ce pays il est d’usage de faire veiller le mort par quelqu’un de ses compagnons ; eh bien ! je compte donner à celui-ci pour veilleur un personnage qui ne peut manquer de nous amuser, Pantalon, ce rustre, fils d’un marchand de Venise qui s’est ruiné, et que j’ai pris à mon service. Ce monstrueux personnage, de sept pieds de haut, a l’encolure et la pesanteur d’esprit d’un bœuf ; c’est un maladroit si renforcé, qu’un poisson cuit s’échapperait de ses mains. C’est lui qui, cette nuit, veillera le mort. — Je ne vois pas qu’il y ait là rien de si divertissant. — Écoute-moi encore. Le balourd se prétend un hercule de courage, que sais-je ? un Ferragus, un Roland, toujours prêt à pourfendre ou à assommer ; au fond, c’est le plus grand poltron que je connaisse, et, quand il fait nuit, sa main droite, je crois, a peur de sa main gauche. Je me propose donc de mettre son grand courage à l’épreuve. — Et comment cela ? — Arlequin, mon valet de chambre, prendra la place du mort dans le lit, et je me fie assez à son adresse et à son humeur joviale, pour croire qu’il nous donnera quelque bonne comédie ; de cette fenêtre, nous verrons tout ce qui se passera dans la chambre du mort.

Ambrogio fait sur-le-champ venir Pantalon. Celui-ci raconte en arrivant qu’il était à panser le cheval de son excellence, qui a les amygdales enflées. Il a passé plus de deux heures à cette occupation fatigante ; il n’en peut plus. — Je n’ai nul besoin de savoir cela. — Et moi, j’ai besoin de vous le dire, pour que vous sachiez quel homme vous avez à votre service. — D’accord ; mais, à propos, aurais-tu peur des morts ? — Peur des morts ! vous voulez rire. Comment aurais-je peur des morts, moi qui n’ai jamais redouté les vivans ? Voilà qui est parler. Aussi, mon brave Pantalon, n’ai-je jamais mis ton courage en doute. Écoute-moi donc. Tu sais que Meneghino est mort ce matin ? — hélas ! oui, excellence ; le docteur l’a tué. -Tu as raison ; mais ce qui est fait est fait. Je sais que tu étais l’ami du défunt, et j’ai décidé que tu le veillerais cette nuit. — Pantalon prend un air piteux et commence à trembler. — Je veillerais le mort ? — Eh quoi ! n’aurais-tu pas le courage qu’il faut pour cela ? — Pantalon, se redressant : — Le courage ! est-il besoin de courage pour veiller un mort ? J’en veillerais dix mille s’il le fallait. — Alors c’est une chose convenue. A l’heure de l’Ave Maria, tu iras t’établir dans la chambre du mort et tu y resteras toute la nuit jusqu’à ce que le prêtre vienne demain