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détruit, du moins tout changé, n’a pu arracher le masque d’aucun des quatre bouffons italiens. Ils ont bravé l’inconstance du public, les caprices des auteurs, la tyrannie de la mode. Ils ont vu mourir cette aristocratie vénitienne qui les méprisait. Ils ont survécu à la république, au conseil des dix ; Pantalon, Brighella et Arlequin, les trois masques de Venise, ont enterré les trois inquisiteurs d’état. Qui donc les a sauvés au milieu de ces révolutions et de ces catastrophes ? leur popularité. S’ils plaisent toujours à la masse de la nation ; si, après avoir si long-temps diverti les pères, ils amusent encore les enfans, nous devons en conclure que les Vénitiens sont bien routiniers dans leurs plaisirs, et qu’au fond le caractère du peuple a peu changé.

Ce fut vers le milieu du siècle dernier que ces représentans de la vieille comédie dell’arte eurent à soutenir le combat le plus rude, lorsque Goldoni, cédant aux influences françaises, tenta cette réforme du théâtre qu’il ne put jamais accomplir. Momolo Cortesan, comédie de caractère, dans laquelle il flattait la noblesse vénitienne, et il Prodigo, furent les deux ouvrages dans lesquels il essaya de créer un nouveau genre. Dans ces deux pièces, Goldoni substituait au canevas de l’ancienne comédie un dialogue écrit en partie, et remplaçait les masques par des personnages empruntés à la vie réelle. Ces pièces eurent du succès, et néanmoins Goldoni dut, presque vers le même temps, céder aux réclamations du public et des acteurs, et donner deux grandes comédies selon l’ancienne manière (les Trente-deux infortunes d’Arlequin et la Nuit critique), dans lesquelles Arlequin et Pantalon reparaissaient avec tout leur éclat, et réjouissaient le public de leurs prouesses ordinaires. Goldoni ne put même ôter le masque à ces personnages qu’il employait à contre-cœur. Le masque, disait-il avec raison, fait toujours tort à l’action de l’acteur ; qu’il soit joyeux ou triste, amoureux, colère ou plaisant, c’est toujours le même visage froid et immobile, le même cuir. L’acteur a beau gesticuler, changer d’attitudes, et varier ses inflexions ; il ne fait connaître que les traits généraux, les teintes grossières de la passion, il n’en peut exprimer les nuances. Ces raisons, qui ne manquaient pas de justesse, furent sans effet ; Pantalon, Brighella, Arlequin et le Docteur gardèrent le masque ; et, tout en hasardant quelques comédies de caractère, accueillies avec plus ou moins de succès, Goldoni se résigna à travailler dans un genre qu’il méprisait, et à faire jouer tous les mois quelque bonne grosse comédie à canevas, dont il n’espérait pas grand honneur, mais qui, du moins, remplissait sa bourse. Goldoni cependant se trompait : ces pièces qu’il fit en se jouant, et qu’il