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ainsi, que sera-ce donc lorsqu’ils vont avoir affaire aux savans de profession ? — Ils persistent néanmoins, remontent sur leurs mules, et se présentent aux portes de la ville. Leur étonnement redouble lorsque la sentinelle de faction à la porte les salue avec un vers de l’Odyssée. Mais lorsque, descendus à l’hôtel préparé pour les recevoir, ils entendirent les valets et les portefaix s’exprimer en latin dans les termes les plus choisis, lorsque après les avoir accueillis avec un magnifique compliment en prose grecque, l’hôte les conduisit dans la salle à manger, où le cuisinier vint leur offrir ses services dans un langage fleuri qui eût fait honneur au maître d’hôtel d’Apicius, la consternation chez eux succéda à l’étonnement. Ils ne songèrent plus qu’à éviter la honte d’une défaite publique, refusèrent le combat sous le premier prétexte venu, et se hâtèrent de reprendre le chemin de Florence, jurant par Hercule que Bergame, loin d’être ignorante, comme on le disait bien à tort, méritait certainement, plus encore que Bologne, l’épithète de savante.

On a prétendu qu’un de ces valets improvisés, si spirituels et si malins, ayant trouvé bon le vin du cabaret, a pris goût au métier, et que ce drôle n’est autre que Brighella, le rusé compère, qui depuis a oublié son latin.

Ces deux nuances du caractère bergamasque font mieux connaître qu’une longue analyse les deux valets Arlequin et Brighella, aussi différens de costumes que de manières et d’esprit. Brighella est aussi adroit et rusé qu’Arlequin est simple et nigaud. L’habit de Brighella, valet fripon et intrigant, figure une espèce de livrée baroque ; son masque est de couleur brune ; on a voulu de cette façon caractériser la couleur basanée des habitans de ces collines du Bergamasque, dépouillées de verdure et brûlées par le soleil. Scapin, Fenocchio et Fiqueto sont des dérivations ou des transformations du personnage de Brighella.

Arlequin a des prétentions à la malice, mais il est toujours naïf jusqu’à la balourdise. Son costume est très bigarré, comme on sait. C’est celui d’un valet de médecin, pauvre diable qui ramassait tous les morceaux d’étoffe qu’il trouvait dans la rue pour boucher les trous de son habit ; son chapeau plat, tout râpé et de forme quasi militaire, est le chapeau d’un mendiant qui a hérité du tricorne usé d’un soldat ; la queue de lièvre qui le décore est tout à la fois l’emblème du courage de ce personnage et la parure habituelle des paysans de Bergame.

Une chose surprenante, c’est que notre siècle, qui a, sinon tout