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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/689

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loin d’être suffisantes. Malgré leur habileté et leur richesse, les tories n’auraient pu se relever si vite, s’ils n’avaient trouvé dans les opinions de l’Angleterre un levier solide et puissant. Ce levier, c’est le mépris pour l’Irlande presque dans toutes les classes, et, dans quelques unes, la haine pour le catholicisme. Et qu’on ne croie pas que ce mépris et cette haine ne se rencontrent que parmi les tories. Au sein du parti radical même, plusieurs en sont atteints, et O’Connell n’est pas un insensé quand, dans les assemblées populaires de Dublin, il dénonce le radicalisme anglais comme l’ennemi de l’Irlande. Grace à Dieu et à la civilisation-, beaucoup d’Anglais se défendent de ces indignes sentimens et les blâment hautement ; mais il en est peu qui, au fond de l’ame, n’en conservent quelques traces. N’est-il pas incroyable, par exemple, que, depuis dix ans, les tories puissent, toujours avec un nouveau succès, séparer, dans la chambre des communes, les votes irlandais des votes anglais, comme si la nature de ces votes était différente et leur autorité inférieure ? Ainsi, dans un pays qui compte 24 millions d’habitans, il y a une vaste province qui en compte 8 millions à elle seule, et qui pourtant n’envoie au parlement que 104 représentans sur 658. Ces 104 voix, on les lui conteste pourtant encore, ou du moins on veut que, moralement, elles pèsent moins que les autres. Et contre une si absurde, contre une si inique prétention, il ne s’élève pas de toutes parts une de ces énergiques réclamations qui commandent le silence ! De quel droit, à quel titre, sous quel prétexte peut-on dès-lors refuser à O’Connell la séparation législative qu’il demande, certainement sans espoir, et peut-être sans un bien vif désir de l’obtenir ?

Le mot de l’énigme, je le répète, c’est que, dans le cœur des Anglais même bienveillans pour l’Irlande, la race irlandaise éveille quelque chose des sentimens que portent à la race nègre les colons les plus éclairés. La race irlandaise soufre et obéit depuis si longtemps, qu’on a peine à voir en elle l’égale de ceux qui la font obéir et souffrir.

Voilà ce que, dès 1834, au moment de la scission Stanley, sentit et comprit parfaitement le parti tory. S’il se fût borné à se porter le défenseur ardent et persévérant de tous les abus civils et politiques que mettait à nu le parti réformiste, il eût échoué certainement, et sa minorité eût diminué au lieu de s’accroître. Il était bien plus habile de faire appel aux sentimens nationaux et religieux, et de dénoncer lord Melbourne, non comme l’allié des radicaux, mais comme l’ami complaisant et presque comme le serviteur des Irlandais et des catholiques.