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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/683

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pareils argumens ne finissent pas par égarer les esprits et par les pousser au désespoir et à la sédition ?

Si j’étais membre du parlement d’Angleterre, ce ne sont donc pas les agitations politiques ou religieuses que je redouterais, mais les convulsions sociales ; ce ne sont pas les chartistes, mais les communistes : ou plutôt ce que je craindrais, c’est que chartistes et communistes, abandonnant les uns leurs cinq articles de foi, les autres la partie théorique de leur nouvel évangile, ne se réunissent un jour, pressés par la misère et la faim, dans un effort terrible, contre tous ceux qui possèdent et qui jouissent ; c’est que le XIXe siècle n’eût aussi sa jacquerie, et que l’Angleterre, si belle et si riche, ne se couvrît de ruines et ne se baignât dans le sang. Grace à Dieu, il y a bien des chances pour qu’une telle catastrophe n’ait pas lieu ; mais, si l’on veut la prévenir, il faut la prévoir, il faut y songer. On ne doit pas se lasser de le répéter, partout, et surtout en Angleterre, la condition des classes ouvrières a subi depuis un demi-siècle de notables changemens. L’avenir prouvera, je le crois, que ces changemens en somme ont été plutôt bons que mauvais, heureux que malheureux, mais à la condition expresse qu’on en tienne compte, et qu’on ne veuille pas appliquer obstinément de vieilles pratiques à un état tout nouveau. Jusqu’ici, je le sais, quoi qu’en puissent penser les sectateurs de Saint-Simon, de Fourier et d’Owen, l’homme de génie qui doit résoudre le problème n’a pas paru dans le monde, et il n’y a rien de plus vieux, rien de plus rétrograde, que ce qu’on nous donne chaque jour avec assurance pour un progrès et une nouveauté. Mais c’est beaucoup déjà que de vouloir bien reconnaître que la question existe, et de s’en occuper sérieusement. Il y aurait là pour l’aristocratie anglaise, si elle comprenait son devoir et son intérêt, un magnifique rôle à jouer et un service capital à rendre à l’humanité.

Malheureusement pour l’Angleterre et pour elle-même, l’aristocratie anglaise ne paraît guère songer qu’à conserver dans leur intégrité ses privilèges pécuniaires et les lois qui les consacrent. Je citerai la loi des céréales, la plus inique assurément de toutes celles qui pèsent sur les classes pauvres. Dans un pays où les deux tiers de la population vivent de salaires industriels, quelle réponse peut faire l’aristocratie à ceux qui lui disent : « Avec nos salaires, tout réduits qu’ils soient par la concurrence, nous pourrions acheter par semaine trente livres de pain qui nous feraient vivre ainsi que notre famille ; au lieu de trente, il ne nous est permis d’en acheter que quinze, afin que tel d’entre vous reçoive de ses fermiers 100,000 livres