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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/663

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La société française, au contraire, n’a point été fondée par un homme, et l’obscurité de ses origines, le terrible chaos de ses premiers âges, ses désastres même dont il ressort toujours quelque bien, sont comme un indice du soin que la Providence a pris de veiller sur elle. M. Hello, pour arriver à ces conclusions, se tient constamment dans la méthode expérimentale il suit pas à pas, mais rapidement, le vaste drame de notre histoire, depuis les invasions barbares jusqu’à la révolution ; il cherche tour à tour le rôle de l’individu dans l’état, puis l’action successive des générations. C’est ce qu’il désigne sous le nom d’élément personnel. Dans le chapitre consacré à l’élément territorial, il met en lumière cette puissance occulte, cette espèce d’aspiration irrésistible qui attire à l’unité les élémens dispersés qui forment le royaume. C’est comme une sorte d’agrégation moléculaire dont chaque province subit la puissance, mais toujours librement, et selon les sympathies et les convenances de ceux qui l’habitent. L’élément politique et l’élément littéraire sont étudiés avec le même soin et toujours du même point de vue. M. Hello cherche à constater que la culture intellectuelle se développe parallèlement aux destinées politiques de la nation avec une telle rigueur, que l’on peut deviner à la lecture d’un livre sans date et sans nom la phase sociale à laquelle il appartient. Selon lui, le caractère de notre littérature est d’une nature si exquise, si élevée, que le génie littéraire de notre nation ne saurait être une acquisition de l’homme, mais un don venu d’en haut. La formation de notre langue offre également le cachet irrécusable du doigt de Dieu. Le travail de l’homme peut bien se reconnaître dans les qualités accessoires et contingentes du langage, mais cette merveilleuse concordance entre l’expression et l’idée, ce spiritualisme de la langue, cette perfection d’une chose abstraite, est précisément la qualité qu’il était le plus impossible à l’homme d’atteindre.

Ainsi, en dernière analyse, la partie humaine et la partie divine, d’après M. Hello, sont partout reconnaissables dans notre histoire. Dieu et l’homme doivent en quelque sorte s’aider, car s’il n’est rien dont la liberté humaine soit absolument maîtresse, il n’est rien aussi dont elle doive absolument s’abstenir. Mais il importe, avant tout, de constater, par l’étude, quelle est dans la marche des évènemens la part de notre faiblesse et celle de l’omnipotence divine, et quand, de cette étude, de cette abstraction, on arrive au fait pratique, quand on veut intervenir dans les affaires de son pays, quand on a la prétention de donner aux destinées d’une grande nation une direction nouvelle, on doit s’assurer, avant tout, qu’on a bien nettement pour soi l’expérience, l’autorité des évènemens, et que l’on est absous de cette ambition par les enseignemens du passé. On doit surtout rester dans la limite de ses forces, et ne pas porter la main sur l’œuvre de Dieu. Or, cette œuvre, c’est l’enfantement des sociétés, et par conséquent l’homme n’a ni le droit ni le pouvoir de faire une révolution sociale. Voilà la conclusion pratique.

Nous nous sommes bornés à exposer très sommairement les idées générales de M. Hello. En semblable matière, il y a toujours dans l’esprit du lecteur