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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/66

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REVUE DES DEUX MONDES.

La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique. Madeleine n’a pas le don, et la vieille Fiordispina, qui est la meilleure voceratrice du pays, est malade. Il faut bien quelqu’un pour la ballata.

— Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l’autre monde, si l’on ne chante de mauvais vers sur sa bière ? Va à la veillée si tu veux, Colomba ; j’irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n’improvise pas ; cela est inconvenant à ton âge, et je t’en prie, ma sœur.

— Mon frère, j’ai promis. C’est la coutume ici, vous le savez, et je vous le répète, il n’y a que moi pour improviser.

— Sotte coutume !

— Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain, j’en serai malade ; mais il le faut. Permettez-le-moi, mon frère. Souvenez-vous qu’à Ajaccio vous m’avez dit d’improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd’hui pour de pauvres gens qui m’en sauront gré, et que cela aidera à supporter leur chagrin ?

— Allons ! fais comme tu voudras. Je gage que tu as déjà composé ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.

— Non, je ne pourrais pas composer cela d’avance, mon frère. Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient à l’esprit.

Tout cela était dit avec une simplicité telle, qu’il était impossible de supposer le moindre amour-propre poétique à la signora Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit avec sa sœur à la maison de Pietri. Le mort était couché sur une table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brûlaient autour de la table. À la tête du mort se tenait sa veuve, et derrière elle, un grand nombre de femmes occupaient tout un côté de la chambre ; de l’autre étaient rangés les hommes, debout, tête nue, l’œil fixé sur le cadavre, observant un profond silence. Chaque nouveau visiteur s’approchait de la table, embrassait le mort[1], faisait un signe de tête à sa veuve et à son fils, puis prenait place dans le cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des assistans rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt. — Pourquoi as-tu quitté ta

  1. Cet usage subsiste encore à Rocognano.