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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/623

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une société destinée à réhabiliter le règne de l’esprit, une société qui a horreur des mœurs, des sentimens, des plaisirs même de ses devanciers. Mais les élus de cette société nouvelle retombent parfois encore malgré eux dans les erreurs de la vieille société. Tel est Alipius ; il flotte du passé à l’avenir, du cirque à l’église, des émotions du corps aux émotions de l’esprit. Sous ce point de vue, Alipius caractérise son siècle.

Il caractérise aussi le cœur humain ; car, ne nous y trompons point, cette volupté du sang qui enivra l’ame d’Alipius quand, ouvrant les yeux, il vit tomber le gladiateur, nous y sommes tous sensibles, si nous n’y prenons pas garde. Je me souviens que, causant avec un de mes amis qui avait vu en Espagne des combats de taureaux, je lui demandais si cela l’avait beaucoup dégoûté. — Oui, au premier moment ; mais dès le second coup d’œil cela m’intéressait au point que je n’en pouvais plus détacher mes regards. — Il avait raison. Quand l’homme ne s’est pas habitué par l’éducation à faire prévaloir les émotions de l’esprit sur les émotions du corps, il n’hésite pas, je le crains, entre une tragédie et une exécution, s’il a déjà vu les deux choses : il va où il est le plus fortement ému ; et ce qui est triste à dire, c’est que deux sortes de personnes sont capables de ces préférences brutales, ceux qui n’ont pas l’esprit cultivé et ceux qui l’ont trop, les ignorans et les raffinés. On commence par l’émotion grossière ; mais c’est aussi par elle, hélas ! qu’on finit.

Il reste, dans les Confessions, un personnage que je n’ai point encore montré, et pourtant c’est le plus important ; je veux parler de sainte Monique, la mère de saint Augustin. C’est elle qui veille sur lui, c’est elle qui demande à Dieu que son fils vienne à la foi chrétienne, et ses pleurs l’emportent enfin. Souvent, le voyant livré aux passions du monde ou aux fantaisies de la philosophie, inquiet, agité, mécontent de lui-même et des autres, souvent sa mère s’est affligée, parfois même elle s’est découragée : elle est allée tout en pleurs consulter un pieux évêque, qui l’a rassurée, lui disant : « Allez en paix, et continuez de prier pour lui, car il est impossible qu’un fils pleuré avec tant de larmes périsse jamais[1]. » Cet évêque croyait à la puissance des larmes d’une mère, et il avait raison. Mais Monique avait mieux que la tendresse qui donne les larmes, elle avait la tendresse qui donne la patience et la force. Lorsque saint Augustin

  1. M. Villemain, Élémens de l’éloquence chrétienne dans le quinzième siècle, pag. 393.