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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/621

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leurs longues promenades et dans leurs éternels entretiens ; j’aime à entendre saint Augustin s’écrier, au retour de ces longues causeries : « C’est ainsi, hélas ! que nos trois bouches haletantes de soif imploraient l’eau salutaire, et criaient après la vérité. Toute notre vie et toutes nos actions étaient pleines d’amertume, car lorsque nous cherchions à quoi bon tous nos soins et dans quel but nous vivions, nous ne trouvions que ténèbres et nous nous détournions en gémissant de nos vaines recherches, répétant sans cesse : Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand ! »

Pleins de cette inquiétude d’esprit qui devait les conduire à la vérité, tout était pour ces trois amis un sujet de réflexions et d’études morales. Ils interrogeaient chaque action de leur vie avec un soin scrupuleux, et jamais ames n’ont fait sur elles-mêmes un plus curieux travail. Aussi bien je ne m’en étonne pas : l’étude de soi-même est une partie essentielle de la doctrine chrétienne, et en veillant ainsi sur eux-mêmes, saint Augustin et ses amis étaient chrétiens déjà par le scrupule avant de l’être par la foi. Je citerai deux scènes de ce genre ; elles expliqueront mieux que toutes mes paroles cette disposition à méditer sur soi-même, qui dans saint Augustin et dans ses amis précédait et annonçait le christianisme. Un jour saint Augustin devait prononcer devant l’empereur Valentinien le jeune son panégyrique, genre de discours fort en usage à cette époque. « Mon cœur, dit-il, était plein de tous les soucis de l’ambition ; la pensée de réussir ou de ne pas réussir m’agitait à ce point que j’en avais une sorte de fièvre. Pour calmer un peu l’agitation fébrile de mes esprits, je sortis avec quelques-uns de mes amis. En traversant une rue de Milan, je vis un mendiant qui était ivre ; il était en joie et en gaieté, riant, sautant, criant ; et je me mis à réfléchir qu’avec tous mes soins et toutes mes peines d’ambition, avec tous mes efforts, avec toutes ces passions dont je portais péniblement le fardeau, ce que je cherchais à atteindre, c’était cette joie et ce bonheur où ce mendiant était arrivé avant moi, et où peut-être je n’arriverais jamais. Pour être heureux, il ne lui avait fallu que quelques coupes de vin : et moi, que de fatigues, que de traverses, que de détours, le tout pour arriver, comme lui, à la joie de la terre, car il n’avait pas la vraie joie du cœur ! Mais moi, avec mon ambition, je cherchais une joie plus fausse encore : il était heureux, et moi inquiet ; tranquille, et moi agité et tremblant. Pour dissiper son ivresse, il suffisait d’une nuit à ce mendiant, et moi je m’endormais et m’éveillais avec la mienne. Tristes réflexions qui m’avertissaient de mon mal, mais qui l’augmentaient ; car, si je ren-