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douces et tristes émotions que la piété contient, mais qu’elle n’étouffe pas.

« Adeodat, dit-il, l’enfant de mon péché, fut baptisé avec moi. Vous aviez béni cet enfant, ô mon Dieu ! À peine âgé de quinze ans, son esprit l’emportait sur celui de beaucoup d’hommes graves et savans. Ce sont vos dons, Seigneur, que je glorifiais en lui. Il vous avait plu de changer en bien le fruit de ma faute : c’est vous qui lui aviez tout donné ; car rien n’était de moi dans cet enfant, que sa naissance, qui était mon péché. C’est vous qui m’aviez inspiré de le nourrir dans l’amour de votre loi… Vous l’avez ôté de la terre qu’il avait à peine seize ans, et maintenant je pense à lui sans inquiétude. Je ne crains plus ni pour son enfance, ni pour sa jeunesse, ni pour son âge mûr. Il est en paix dans votre sein. Qu’il me fut doux alors de le voir renaître avec moi dans les eaux de la grace ! »

Il n’y a pas, dans les Confessions, de plus belle scène que ce baptême d’Adeodat ; mais il y en a de plus passionnées. Non qu’il faille s’attendre ici à ces éclats et à ces emportemens de passion qui sont le fonds commun des romans modernes. Dans les Confessions, la passion tressaille encore parfois, mais elle n’éclate pas. Elle est calme et sévère, elle ressemble à la passion telle que l’exprimaient les sculpteurs de l’antiquité, à qui la loi du beau défendait l’emploi des grimaces et des contorsions. Sous la loi chrétienne, la passion s’interdit aussi les cris et les gémissemens, et elle trouve la beauté en se soumettant à la règle. Le bon la conduit au beau. Voyez la scène de séparation entre saint Augustin et la femme qu’il a long-temps aimée.

« Il me fallut écarter de moi la femme que j’avais habitude d’aimer : elle faisait obstacle à mes projets de mariage ; je la renvoyai donc, mais mon cœur saigna de cette rupture et redemanda long-temps le cœur auquel il était attaché. Elle retourna en Afrique, attestant le ciel qu’elle ne suivrait plus aucun homme. »

Les scènes de rupture et de séparation sont, on le sait, des scènes de roman. Ici pourtant rien qui sente l’aventure romanesque : point de cris, point d’éclats. Saint Augustin quitte la femme qu’il aime ; il la quitte malgré elle et malgré lui. Il la sacrifie à la loi du monde ; mais déjà, quoique la loi qui exige le sacrifice soit moins pure et moins élevée que la loi chrétienne à laquelle plus tard il l’eût sans doute sacrifiée, déjà le dévouement s’accomplit avec une fermeté toute chrétienne. Les victimes valent mieux que l’autel sur lequel elles s’immolent : leur sacrifice mérite et présage un dieu plus digne d’eux. Et ne vous imaginez pas, cependant, que cette sépa-