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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/600

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ni battre du pied la terre ; l’ouverture en est si large, que l’on marche presque toujours à demi déchaussé. Sur le cou-de-pied s’étalent de belles rosettes, ou plutôt des têtes de choux formées de rubans qui me donnent beaucoup d’analogie avec les pigeons pattus. Le talon est soutenu par un supplément de deux ou trois pouces qui vous procure des airs d’altesse. Mon grand chapeau de Lyon, en feutre brun, porterait ombrage au roi de Maroc ; il est plus aigu qu’un clocher de village. Ici, d’ailleurs, tout est pointu, chapeau, pourpoint, bottes, coiffures, cerveaux, et jusqu’au toit des maisons. Les gentilshommes passent la nuit et le jour à se promener, et, pour une mouche qui vole, ils se défient au combat. Duels de voler ; épée au vent. Ce qu’il y a de pire, c’est qu’un cavalier qui a cette fantaisie en tête choisit ordinairement pour second le premier venu, même quand il ne le connaît pas, et, si ce dernier refuse, il est déshonoré ; en voilà une d’extravagance ! Quelqu’un de ces jours, vous apprendrez que j’ai paré la tierce et la quarte en l’honneur d’un inconnu, et que je me suis laissé tuer par politesse. Entre amis on se fait tant de cérémonies et de complimens, que, pour arriver à une bonne révérence, il faut aller à l’école chez un maître à danser, une conversation entre deux personnes commençant toujours par un ballet.

« Les dames ne font pas scrupule de recevoir des baisers en public, et on les traite avec tant de liberté, que le berger peut dire son fait à sa nymphe tout haut et très commodément. Au reste, on ne voit que jeux, ballets, festins, conversations, bals, mascarades et bonne chère. On tue plus de bestiaux en un jour que la nature n’en produit en un an. Ce ne sont que chapons embrochés, gigots et côtelettes qui tournoient jour et nuit devant un feu d’enfer et qui prouvent ainsi le mouvement perpétuel. On vend l’eau ainsi que les capres, le fromage et les châtaignes. Quant à des fruits, il n’en est pas question. Il vous faudrait donner des sacs d’or pour un limon ou une orange. Le vin coule à torrens, et vous voyez perpétuellement la bouteille passer de main en main… Tout cela n’est rien auprès de l’extravagance du climat qui, se conformant à l’humeur des habitans, n’a ni stabilité ni constance. Les quatre saisons ont coutume de se montrer quatre fois par jour. Aussi faut-il se munir de quatre manteaux au moins, pour en changer à toute heure : le premier, pour la pluie ; le second, pour la grêle ; le troisième, pour le vent, et le quatrième pour le soleil. Au surplus, le soleil fait ici comme les femmes, ne se montrant jamais qu’en masque. La pluie est très favorable à la bonne ville de Paris ; elle lave les rues qui, autrement, sont couvertes d’une diable de boue