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de leur intérêt en faveur de leur renommée ne manque guère de réussir. Ils n’ont pas de tombe glorieuse, ils ont une vie bruyante.

Non, ce n’est point ainsi que Virgile rêvait, que Tasse s’enivrait de sa propre magie, et que Dante, promenant son désespoir sur les débris du Colysée, remontait du fond des gouffres infernaux jusqu’à l’éternelle splendeur du Dieu père des choses. La sublime incurie des intérêts terrestres, l’absence de la personnalité, marquent comme un sceau divin tous les fronts des poètes : Mme de Staël observe avec profondeur que le succès dans le monde émane d’un égoïsme attentif, et que les triomphes intellectuels, cherchant la vérité, non le succès, exigent le sacrifice absolu de l’égoïsme. Comparez la vie de Tasse à celle de Marino. L’un aspire à l’idéal, l’autre à la fortune ; l’un chante le dévouement, le second la volupté ; Tasse flatte ceux qu’il aime, l’autre adule ceux qui peuvent lui donner ; l’un a quelques tristes amis et mène une vie inquiète, l’autre se fait suivre d’un bataillon composé des courtisans de sa vogue, rançonne la France et l’Italie et se fait construire un palais à Naples ; l’un est le type de l’homme de génie, l’autre n’est qu’un homme d’affaires, spéculant en poésie.

Sous des nuances et des ombres diverses, voilà le rôle que jouèrent Stace parmi les Romains, Gongora chez les Espagnols modernes, Lilly en Angleterre, Gottsched en Allemagne. Qu’il nous soit permis, en dehors de toute allusion contemporaine, et sans blesser des personnalités vers lesquelles notre pensée ne se dirige pas le moins du monde, de revendiquer ici les droits de la pensée pure, de la méditation intime, de l’art véritable, de la poésie instinctive et spontanée, contre cet autre mode d’action intellectuelle qui consiste à être poète comme on est huissier, écrivain comme on est bandolero, critique comme on est factieux, artiste comme on est chef d’insurgés. Dans cette dernière et trop fréquente hypothèse, l’inspiration demeure esclave de l’intérêt. On fait émeute dans la littérature. On chauffe ses boulets rouges de métaphores, on pointe ses batteries d’épigrammes, pour renverser la citadelle ennemie ; on s’impose au public ; on lui dit : « Je suis maître ; tu dois me subir. » On chante le Te Deum de sa propre gloire au milieu d’une foule idiote stupéfaite. On applique à la poésie et à la philosophie les maximes du Prince de Machiavel et l’Art militaire de Végèce ; confondant le but de l’art avec celui de la politique, et oubliant que si la dernière vise au succès, l’autre cherche avant tout la beauté.

Cette confusion, qui serait dangereuse si le temps n’en faisait bientôt justice, a lieu surtout après les époques de troubles civils,