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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/574

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nouvelles, et, vers la fin de 1814, les îles comptaient plus de six cents chrétiens. La victoire de Pomaré acheva cette œuvre de patience et de persuasion. Pour porter un dernier coup à la puissance des fétiches, le chef vainqueur détacha une élite de ses guerriers vers le temple d’Oro. Cette troupe entra dans le sanctuaire du dieu, décapita son image, bloc de casuarina grossièrement sculpté, et porta la tête aux pieds de Pomaré. Celui-ci affecta d’abord de s’en servir pour les plus vils usages, par exemple comme billot de cuisine ; puis il la jeta au feu. Cette exécution, faite avec éclat, eut une influence décisive au sein des îles, et fut suivie de la destruction des idoles encore debout ; un an après, on y eût en vain cherché le moindre vestige de l’ancien culte.

Taïti chrétienne obéissait désormais à Pomaré : il la plaça sous les ordres de chefs dévoués, et, sous l’inspiration des missionnaires, songea à la réorganisation du pays. Dans ce travail, personne ne voulut et ne sut tenir compte des mœurs antérieures qu’il importait de ménager. La transition fut trop brusque ; aussi devait-elle porter dans l’avenir des fruits funestes. Cependant les premiers jours de la propagande furent marqués par des épisodes touchans. Un renfort d’apôtres arriva de Sidney avec un évangile taïtien ; on le reçut avec enthousiasme, mais on voulut avoir plus encore. Une imprimerie fut fondée à Eimeo par les soins du révérend Ellis, connu par ses importans travaux sur les contrées polynésiennes. M. Ellis, débarquant avec une presse et des caractères, causa presque une révolution dans le pays. Les livres de piété manquaient ; on en comptait un exemplaire à peine par famille, et plusieurs d’entre elles n’en avaient pas. Pour y suppléer, ceux-ci avaient copié le syllabaire, ceux-là, ne pouvant se procurer du papier, s’étaient contentés de tracer, à l’aide d’un jonc trempé dans une teinture violette, des passages des Écritures sur des morceaux d’étoffe préparés avec soin. L’arrivée d’une presse allait rendre superflues ces combinaisons d’une ferveur ingénieuse.

Quand la machine se trouva installée, Pomaré voulut être des premiers à la voir. M. Ellis composa une page sous ses yeux, puis lui enseigna la manière d’en obtenir une épreuve. Le souverain de Taïti était enchanté ; il suivait de l’œil les progrès du travail, calculait le nombre des lettres et prenait à toutes ces opérations un plaisir d’enfant. L’impression réussit à souhait. On tira deux mille six cents exemplaires du syllabaire, un catéchisme taïtien, des extraits des Écritures et un Évangile selon saint Luc. Pendant ce travail, la population se pressait aux portes de l’atelier en poussant des cris d’admiration :