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monarque sans couronne. L’heure était propice pour une conversion. Le chef taïtien accusait Oro de sa défaite et commençait à douter d’une divinité qui l’avait si mal soutenu. M. Nott, seul missionnaire resté sur les lieux, exploita habilement cette disposition. Il promit à Pomaré la victoire au nom d’un dieu nouveau, et laissa entrevoir, comme complément à l’influence céleste, le concours de quelques équipages anglais. Pomaré n’hésita plus : il se fit instruire et baptiser par le pasteur Nott ; puis, pour rompre avec les vieilles idoles, il choisit une occasion solennelle et viola la loi du tabou. Le tabou est cette interdiction religieuse en usage dans toute la Polynésie, interdiction qui frappe certains objets, certains hommes, certains lieux ; c’est le seul code formel en vigueur dans ces îles. Aussi, en violant le tabou, Pomaré rompait-il avec tout son passé. Cet exemple retentit au loin. Bientôt l’île entière d’Eimeo demanda le baptême, et il fallut que M. Nott sollicitât avec instance de nouveaux auxiliaires pour sa mission.

L’élan était donné, le chef le plus important avait abjuré le culte des idoles ; le reste n’était plus qu’une question de temps. Une anarchie profonde dévorait la grande île ; on vint supplier Pomaré d’y reparaître et d’y ressaisir le pouvoir. Tous les partis l’appelaient, le regrettaient. Les chefs vainqueurs avaient fait de Taïti le théâtre de leurs saturnales ; les champs restaient en friche ; une seule culture demeurait en honneur, celle de la racine du ti (dracoena terminalis), dont on tirait une liqueur spiritueuse. L’île n’était plus qu’une distillerie et un cabaret ; la chaudière était un rocher creux, la cornue un couvercle en bois, le réfrigérant un conduit en roseau. Autour de cet alambic se pressaient des naturels qui buvaient la liqueur à mesure qu’elle tombait dans le récipient, puis, ivres et furieux, s’entr’égorgeaient les uns les autres. A ce récit, Pomaré comprit que l’heure était venue de tenter de nouveau le sort des armes. Il reparut à Taïti, où, durant trois années entières, il eut à soutenir le choc des idolâtres. Un instant son étoile pâlit et sembla s’effacer ; mais un dernier effort lui fit regagner le terrain qu’il avait perdu, et vers la fin de 1815 il demeurait souverain absolu de tout l’archipel.

La propagande religieuse marchait plus rapidement encore. Eimeo, berceau de l’église nouvelle, était toute convertie. On ne pouvait suffire ni aux prêches ni aux baptêmes. Une chapelle avait été construite et inaugurée. Les chefs du pays abjuraient leurs faux dieux, et le grand-prêtre avait mis de sa main le feu aux idoles. L’archipel entier suivit cette impulsion. Chaque jour amenait des conquêtes