Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/557

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sur ce point, comme en beaucoup d’autres, des barrières de corail qui défendent contre la vague un bassin profond et tranquille. Aucun ouvrage humain n’égalerait en sûreté et en solidité ces digues naturelles ; leur seul inconvénient est de rendre les abords du havre difficiles et dangereux. A peine la ligne du récif de Pape-Iti ouvre-t-elle sur deux points passage à des navires d’un fort tonnage. L’une de ces issues est directe, elle se trouve au milieu même de la chaîne de coraux qui forme le port ; mais, étroite et dangereuse, elle est en outre le siège d’un courant violent qui devient fatal aux navires surpris par le calme. L’autre issue, indirecte et plus longue, débouche dans la rade de Tanoa et se prolonge, pendant un mille et demi environ, entre la terre et la ligne des brisans. Ce fut dans ce canal naturel que dut s’engager l’Artémise après avoir reconnu l’impossibilité d’aborder la passe extérieure. Entre deux périls elle choisit le moindre.

Cependant, dès le matin, la frégate avait été secourue. A la vue d’un navire de guerre portant pavillon en berne, l’agent consulaire français, M. Moërenhout, était accouru à bord avec un Taïtien nommé James, pilote juré de Pape-Iti. Pauvre James ! habitué à manœuvrer de petits bricks baleiniers, il paraissait fort soucieux à la vue d’un bâtiment de guerre de 52 canons, et ne cachait pas ses craintes sur le sort qui l’attendait dans le canal de Tanoa. Fort heureusement un marin anglais, M. Abrill, avait aussi accompagné M. Moërenhout. Croiseur familier de ces parages, ce digne capitaine alliait au coup d’œil le plus sûr l’intrépidité la plus rare. Il se mit à la discrétion du capitaine Laplace avec un désintéressement qui égalait sa modestie, et si l’Artémise se tira sans encombres des passes dangereuses de Tanoa, ce fut au capitaine Abrill, à son habileté, à sa prudence, à sa résolution, qu’elle en fut redevable. Jamais plus habile marin ne posa les pieds sur les planches d’une frégate. Dès que le capitaine anglais eut pris en mains le pouvoir, le pauvre James sentit qu’il devait s’effacer, et il le fit de fort bonne grace. Pourtant, en sa qualité de pilote responsable, il se crut en droit de s’effrayer quand l’Artémise rasa le récif de son élégante étrave, et lorsqu’à l’abri de la terre, la brise manqua tout à coup. Les voiles battaient le mât, et si l’élan antérieur n’avait pas soutenu la frégate, elle serait tombée de nouveau sur les arêtes du rocher. Mais le capitaine Abrill ne s’alarma point : il fit prendre la remorque à treize embarcations, et, dans un moment où l’Artémise semblait de nouveau arrêtée dans sa marche, enclouée et immobile, il agita en l’air son chapeau de paille en poussant trois hourrahs ! Les matelots des embarcations répétèrent le cri d’alarme, et, se courbant