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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/556

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au plus pressé ; on restaura le gouvernail, on courut aux pompes. La frégate faisait de sept à huit pieds d’eau à l’heure ; cent hommes, se succédant sans relâche, suffisaient à peine pour les étancher. Au milieu de ces opérations, la nuit était survenue, et il fallait prendre un parti. Devait-on tenir la mer, ou gagner la baie de Matavaï, qui n’était plus qu’à quelques lieues de distance ? Le commandant assembla le conseil, qui fut unanime. On résolut de passer la nuit dehors et de n’attérir que le lendemain. Dans l’état où se trouvait la frégate, une navigation pareille, sur des parages peu fréquentés, pouvait avoir une triste issue. Le hasard envoya du secours à l’Artémise : un navire baleinier, trompé par le pavillon tricolore, qu’il prenait pour un signal de reconnaissance, vint ranger la frégate vers le soir, et s’aboucher avec elle. Il se nommait le Champion de Dogaston, et faisait route pour l’un des ports de Taïti. On lui demanda de servir d’escorte et de pilote au navire français ; il accepta. Des fanaux allumés furent, sur les deux bords, hissés au haut des mâts, et les bâtimens naviguèrent dès-lors de conserve.

La nuit était affreuse. La pluie inondait le pont, le vent sifflait, la mer était courte et dure. L’Artémise, obligée d’obéir aux manœuvres de son guide, tenait sur pied une bonne partie de son monde, tandis que le reste, nu jusqu’à la ceinture, remuait les puissans leviers d’énormes pompes à piston. Le bruit des brinqueballes, les cris des travailleurs, la chaleur suffocante qui régnait dans la batterie, ne permirent pas à l’équipage de fermer l’œil ; le danger suffisait d’ailleurs pour l’exciter à demeurer debout. L’eau gagnait d’une manière sensible, et si l’une des deux grandes pompes se fût trouvée hors de service seulement pour une heure, l’Artémise était perdue ; la mer l’engloutissait immanquablement. Enfin, le jour venu, la situation s’améliora ; le baleinier avait reconnu la terre, et il forçait de voiles pour l’atteindre. La frégate l’imitait, et se maintenait dans son sillage. Les accidens de la côte taïtienne devenaient visibles de nouveau ; on apercevait des mamelons boisés, des vallées pleines de fraîcheur et d’ombre, des cascades qui traçaient leur sillon d’argent sur la verdure des ravins. Pour un bâtiment en détresse, la rade foraine de Matavaï n’était plus assez sûre ; l’Artémise ne fit que passer devant ce mouillage et cingla vers Pape-Iti, le seul havre de cette côte auquel on pût se confier.

La formation du havre de Pape-Iti appartient au grand travail madréporique dont l’Océanie offre des échantillons si curieux. Les lithophites, ces rochers vivans, ces architectes sous-marins, ont élevé