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de talon, le bâtiment s’inclina même comme pour ne plus se relever, et, sembla se rendre à merci.

Qu’on juge des angoisses de l’équipage ! Voir périr aussi misérablement un noble vaisseau, assister au spectacle de son anéantissement, entendre ses craquemens lugubres et le jeu des eaux dans ses flancs entr’ouverts ; que de douleurs dans le présent, que d’incertitudes dans l’avenir ! Pour un marin, le navire est tout : il est la patrie, la maison, la famille. Depuis trois ans, l’Artémise promenait autour du globe cette colonie nomade. Son pont, ses gaillards, ses batteries, étaient encore la France ; sa force était la force de tous, son pavillon le palladium commun. Aussi, n’était-il personne à bord dont la vie ne fût pour ainsi dire suspendue à celle de l’Artémise. Elle périssant, quel sort attendait l’équipage ? quel accueil rencontrerait-on sur ces îlots perdus au sein du grand Océan ? quels secours y trouverait-on, quels moyens de retour ? Ces pensées rapides remuèrent tous les cœurs, et se peignirent sur tous les visages : il n’y eut plus qu’un sentiment parmi ces quatre cents hommes, celui du danger de la frégate.

Une seule chose pouvait la sauver. Si le rocher sur lequel elle était alors enchaînée, formait l’extrémité du banc, on pouvait espérer qu’une grande surface de voiles la ferait glisser sur les coraux, et la rejetterait dans des eaux plus profondes. On sonda, la sonde rapportait de dix-neuf à vingt pieds ; la proue du navire flottait en partie, et cherchait à entraîner l’arrière, fortement engagé. L’équipage suivait avec une consternation muette les incidens de cette lutte, où l’Artémise semblait puiser de la force dans ses douleurs et de l’énergie dans ses blessures. Le gouvernail, broyé dans sa partie inférieure, flotta bientôt après avoir brisé ses énormes gonds de cuivre. Le moment critique était venu ; quelques pieds de rochers de plus, et c’en était fait du vaillant navire. Quelle attente ! quel triste moment ! Un coup de talon ébranle la dunette, fait crier les mâts : on peut craindre que la coque ne s’entr’ouvre et ne sombre. Mais non ! la quille a cédé, ses débris montent à la surface de l’Océan ; la frégate a payé sa dette au récif. Lancée sur un plan rapide, elle divise de nouveau les ondes, redresse son corps gracieux, et s’éloigne du lieu fatal de toute la vitesse de sa voilure.

Les cœurs s’épanouirent, le premier danger avait cessé. L’Artémise s’était dégagée des étreintes de l’écueil ; mais ce passage sur des coraux aigus l’avait profondément atteinte. Le gouvernail était désemparé, et une énorme voie d’eau accusait de graves avaries dans les œuvres vives. Le péril n’avait fait que changer de nature ; on pourvut