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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/554

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un matelot, tombé à la mer du bout d’une vergue, se noya sous les yeux de l’équipage, malgré les secours des embarcations. Cependant, après une suite de temps orageux, on découvrit, le 19 avril, Toubouaï, île de corail, comme on en rencontre tant dans l’Occéanie. Une ceinture de récifs et une couronne de cocotiers révélèrent cette côte, sur laquelle les vagues brisaient sourdement leurs nappes d’écume. Le jour tombait, et le soleil versait dans les ravins, chargés de masses de verdure, les flots d’une lumière horizontale. On longea rapidement le rivage, et quarante-huit heures après, Taïti se dessina comme une apparition confuse au milieu des ombres de la nuit. A l’aube, la gracieuse fille de la mer déroulait devant la frégate les paysages enchanteurs qui avaient fait l’admiration de Wallis et de Bougainville. Le ciel était chargé de brumes, l’île en était couronnée ; on ne pouvait distinguer que par échappées les accidens du terrain. Ça et là des bouquets d’arbres à pain, d’hibiscus et d’aleurithes sortaient des anfractuosités du roc et attestaient la fécondité de ce sol volcanique. Cette végétation conservait partout un air de jeunesse et de vigueur, des teintes chaudes, un éclat métallique, un luxe sauvage. Bizarrement tourmentée, l’île entière offrait ces aspects convulsifs qu’affectent toutes les formations de lave, ce désordre particulier aux terres nées de feux sous-marins. Tantôt ses mornes s’abaissaient vers la grève par de molles ondulations, tantôt ils se découpaient en vives arêtes ou en falaises verticales.

L’Artémise touchait au port : elle avait laissé loin d’elle la presqu’île de Taïarabou, sorte d’annexe méridionale de Taïti ; elle avait côtoyé toute la partie nord-est de la grande île, pleine de sites délicieux ; elle allait doubler la pointe de Vénus, sur laquelle Cook avait jadis établi son observatoire, quand un roulement sourd se fit entendre dans les flancs de la frégate. Il n’y avait pas à s’y tromper, elle heurtait un bas-fond, elle talonnait. Tout l’équipage écouta, glacé d’effroi. Un instant, on put croire que le bâtiment en serait quitte pour effleurer les pointes tranchantes des madrépores ; mais une horrible secousse fit évanouir cette illusion. Le pont bondit sous les pieds ; l’Artémise s’arrêta comme clouée au rocher. Elle venait d’échouer sur un banc de corail, que les cartes ne signalent pas, et qu’un changement dans la couleur des eaux aurait pu seul trahir. Ce fut un moment affreux ; la frégate s’agitait déjà sur son lit de douleurs, elle se tordait dans les convulsions de l’agonie. Les sabords avaient été fermés ; la mâture, chargée de voiles, fouettait l’air, s’arquait à vue d’œil, et menaçait de couvrir le pont de ses débris. Dans un fort coup