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furent plus frappés. Ils se réunirent dans cette soirée du 18, et décidèrent qu’ils donneraient leur démission pour sauver la reine en se sacrifiant. Quand ils apportèrent leur démission à sa majesté, elle les invita à la garder jusqu’à ce qu’ils fussent contraints par une violence matérielle. Cette violence ne devait pas se faire attendre. Dès qu’Espartero fut rentré chez lui sans avoir rien obtenu, les attroupemens grossirent et devinrent menaçans. A l’entrée de la nuit, les membres de l’ayuntamiento se déclarèrent en permanence à l’hôtel-de-ville. A neuf heures du soir, il y avait sur la place San-Jayme un rassemblement de plus de deux mille individus, qui vociféraient des vivats en l’honneur de la constitution et d’Espartero, entremêlés des cris de mort aux ministres !

Les séditieux commencèrent par dresser des barricades à l’extrémité de toutes les rues qui débouchaient sur la place ; mais cette précaution ne fut que pour la forme, ils savaient très bien qu’ils ne seraient pas attaqués. Quelques-uns de leurs groupes forcèrent le dépôt d’armes de la sous-inspection de la milice nationale, qui ne fut pas défendu ; on y trouva huit cents fusils, qui furent aussitôt distribués dans la foule. Une députation de l’'ayuntamiento se mit alors à la tête du rassemblement armé, et se dirigea vers la place de Santa-Anna, où demeurait Espartero. Le généralissime était alors tellement emporté par la passion, qu’il fit bon accueil à cette tourbe tumultueuse ; il parut à son balcon, harangua le peuple, qui le salua de ses acclamations, et consentit à se mettre en marche vers le palais, au milieu de la nuit, accompagné de cette étrange escorte.

La reine était avec ses ministres quand on entendit venir au loin les clameurs confuses du rassemblement. Christine invita gaiement les ministres à venir voir l’émeute. MM. Perez de Castro, de Cléonard et Sotelo obéirent, et se rendirent avec sa majesté, à travers plusieurs appartemens, jusqu’à un balcon fermé de persiennes qui donnait sur la place du palais. Il était alors près de minuit. La garde royale, agissant d’elle-même et sans ordre, avait empêché cette insurrection factice de pénétrer jusque sur la place ; des groupes stationnaient au débouché des diverses rues, et ne cessaient de pousser des cris de mort aux ministres ! accompagnés des injures les plus grossières pour la régente. Bientôt un bruit confus de vivats commença à sortir de l’une de ces rues ; on vit briller et s’avancer les deux lumières d’une berline que la multitude environnait ; cette berline traversa les groupes et entra dans la place, se dirigeant vers le palais, au milieu des vociférations les plus violentes. Le reine reconnut