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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/539

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Aviraneta, mais de lui obéir. Don Tiburcio Zaragoza, gouverneur militaire de Sarragosse, envoya copie de cette pièce à Espartero, en lui demandant de nouvelles instructions ; Espartero répondit par l’ordre formel de conduire Aviraneta au quartier-général où il devait être fusillé. Don Tiburcio se disposa donc à faire enlever le prisonnier, mais le chef politique refusa de le laisser partir, déclarant qu’il ne pouvait reconnaître légalement que les ordres du ministre de l’intérieur. Dans l’intervalle, une dépêche d’Espartero avait été adressée à Madrid au ministre de la guerre ; de son côté, le chef politique avait écrit aussi au ministre de l’intérieur, pour demander ce qu’il devait faire. La réponse arriva courrier par courrier au quartier-général ; le général Narvaez, ministre de la guerre, répondait à Espartero en confirmant les termes de la passe trouvée sur Aviraneta, et en ordonnant la mise en liberté du prisonnier, ce qui eut lieu, non sans une forte explosion de dépit et de colère de la part du duc.

On voit que, dans cette affaire, Espartero, tout puissant qu’il était, avait eu le dessous : il en conserva un ressentiment implacable. Il a pu sans doute se convaincre plus tard que le but qu’on avait prêté au voyage d’Aviraneta n’était pas fondé, et que la mission de cet agent secret n’avait rien de commun avec son armée ; mais l’orgueil blessé du généralissime ne voulut rien voir et rien comprendre. Son autorité avait été méconnue, c’était assez. Les exaltés ont été par eux-mêmes étrangers à cet incident ; il est même à remarquer que les antécédens exaltés d’Aviraneta, la part qu’il avait prise aux complots les plus révolutionnaires, en qualité d’agent des sociétés secrètes, étaient présentés par Espartero comme des raisons décisives pour n’avoir aucune pitié pour lui. L’affaire n’en fut pas moins ce qui pouvait arriver de plus heureux aux exaltés ; elle fit éclater définitivement les hostilités entre le ministère et Espartero, elle altéra même le respect profond que le duc de la Victoire affectait pour la reine. Il est à croire qu’Espartero a commencé dès ce moment à s’éloigner en secret de la reine Christine ; c’était en effet par l’ordre de la régente elle-même que les ministres avaient répondu si résolument à ses demandes d’explications.

Espartero ne tarda pas à donner une preuve éclatante de son irritation. Le moment étant venu de faire des promotions dans l’armée, il proposa insolemment Linage, l’auteur du fameux manifeste, celui dont tous les ministres avaient demandé la révocation, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques ministres considérèrent cette proposition comme une injure et déclarèrent qu’ils ne consentiraient