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toutes les inquiétudes de la jalousie italienne, Déodat toute la tendresse respectueuse d’un troubadour. Du choc de ces trois caractères si divers, jaillissent des incidens multipliés qui remplissent, avec les intrigues politiques des députés frisons contre le comte de Hollande, toute la trame du récit. Les scènes d’amour, de jalousie, se mêlent aux aventures de guerre, aux combats, aux conspirations dans les plus sombres cellules des couvens. Enfin, après bien des luttes, le comte de Hollande est vaincu par les Frisons ; Adélen meurt dans une bataille ; le sire d’Ailva retrouve, dans le chevalier Déodat, un fils qu’il croyait perdu sans retour, et Madzy, la Rose de Dékama, trouve, dans ce même Déodat, un époux aimant et dévoué que son cœur avait depuis longtemps préféré en secret. Quant à Renaud, que sa passion pour Madzy avait porté à toutes les fureurs, il va, pour se guérir de ses ardentes inquiétudes, courir le monde et, dans ses vieux jours, il revient près de Déodat et de Madzy passer paisiblement les années qui lui restent à vivre.

La donnée de ce roman est simple, et l’auteur a prêté à tous ses personnages, jusque dans leurs plus grandes passions, un fonds remarquable de sentimens honnêtes. La Rose de Dékama a toute la prudence, toute la retenue désirable ; mais, en vérité, pour une héroïne de roman, elle nous semble parfois un peu trop flegmatique. Au XIVe siècle, j’en suis certain, les choses se passaient avec moins de calme. Quelques larmes, il est vrai, s’échappent parfois de ses grands yeux bleus ; quelques soupirs font battre sa poitrine ; mais, au fond de l’ame, elle est peu troublée. On l’estime, et elle n’intéresse guère. Il y a de la sorte une teinte uniforme et terne répandue sur toutes les figures de ce roman, et en plus d’un morceau, la froideur touche de bien près à l’ennui. Du reste, si la peinture morale des caractères manque en général de vie et de puissance, il convient de rendre à M. Van Lennep cette justice, que le plan est largement conçu et fidèlement suivi. Les détails de mœurs attestent une connaissance exacte du passé. Mais l’auteur s’est laissé trop souvent entraîner aux descriptions toujours faciles des objets extérieurs, costumes, armures, physionomies. Il y a là quelque chose du procédé de M. de Balzac ; seulement, au lieu des masures vermoulues, des mansardes infectes, on trouve les salles basses et voûtées des monastères, les tourelles crénelées ; mais que ce procédé s’applique au passé, ou au présent, il n’en est pas moins banal. Je n’aime pas non plus ces moines, ces chevaliers, qui s’accoudent, à tout instant, aux tables des auberges ou des couvens, pour vider des pots de bière ; c’est là, je le sais, de la couleur, mais de si minces détails sont vraiment puérils. M. Van Lennep a plus heureusement traité les paysages de son pays, et malgré l’aspect monotone des prairies et des plaines, on aime cette nature féconde, pleine de sève, mais toujours tranquille et calme, ces champs de blé au-dessous de la mer, ces forêts de bouleaux perdues au milieu des brouillards. Il y a dans ces rapides esquisses de charmans tableaux de genre.

M. Defauconpret annonce, dans une courte préface, qu’il traduira, si le publice accueille favorablement ce premier essai, les romans les plus remarquables de la littérature hollandaise. Ce sera, en quelque sorte, une initiation ;