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maître occupait lorsqu’il écrivit quelqu’un de ses chefs-d’œuvre. Meyerbeer a ses eaux de printemps, ses eaux d’été et d’automne, et, pour n’en pas perdre l’habitude, il passe l’hiver à Baden. Au train dont il y va, l’auteur des Huguenots finira par découvrir quelque source nouvelle, la source de la mélodie peut-être. On s’informe souvent des moindres particularités des grands musiciens et des grands poètes. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui se préoccupent avec une curiosité puérile des moyens dont l’un et l’autre s’est servi pour se stimuler au travail. Écoutez-les, ils vous diront, quand on a du génie, comment il faut faire pour s’en servir. Hoffmann buvait du vin de Champagne, Mozart du punch, Schiller se mettait les pieds dans de la glace et prenait de l’eau-de-vie ; Meyerbeer, lui, avale un verre énorme d’une eau minérale quelconque, et s’en va faire trois lieues de montagne sur un âne qui le secoue rudement ; c’est là une recette comme une autre, et qui vaut bien, à coup sûr, le bain de pieds de Schiller. Disposez-vous de la sorte, et, pourvu que vous ayez en l’ame le démon de la musique ou de la poésie, vous ne manquerez pas de composer ainsi Marie Stuart ou le quatrième acte des Huguenots. Qu’aurait dit Meyerbeer s’il eût assisté à cet acte des Huguenots, représenté au bénéfice de Taglioni ? Jamais chef-d’œuvre ne fut si indignement immolé. Cette noble musique où Nourrit trouvait de si généreux élans, où Mlle Falcon s’élevait si haut, ces belles phrases pathétiques du grand duo, ces intentions mélodieuses, toute cette verve chaleureuse, tout cet esprit, toute cette passion musicale, c’était à ne plus les reconnaître, tant les chanteurs contrariaient les mouvemens, tant le souffle et l’enthousiasme leur manquaient. M. Marié, qui chantait Raoul, possède une assez belle voix de ténor ; mais quel style ! On reproche à Duprez de ralentir la mesure ; avec M. Marié, il n’y a plus de musique possible ; l’orchestre a beau faire, il finit toujours par le laisser en arrière de vingt pas : on devine l’agréable harmonie qui résulte de cette bonne intelligence. Quant à Mlle Julian, sa voix, d’un timbre éclatant, mais aiguë et métallique, ne descend pas, de sorte qu’elle transpose à tout instant les notes de contralto dont la partie de Valentine abonde. Tandis que M. Marié semblait prendre à tâche de changer tous les mouvemens, Mlle Julian se chargeait d’intervertir les traits, et le public, au milieu de cette confusion, se demandait si c’était bien là les Huguenots de Meyerbeer, cette musique qu’il applaudissait si chaudement autrefois. Il y avait quelque chose d’affligeant dans cette représentation. On se reportait malgré soi vers cette belle période à jamais passée et dont Nourrit fut le chef. Rien n’évoque le souvenir des morts comme une exécution pareille. Heureusement Taglioni est revenue bientôt, rapportant dans la salle la vie et le plaisir, et, secouant les riantes pensées de sa robe de gitana, elle a dansé ce pas merveilleux dont M. Auber a fait la musique. M. Auber raffole de la danse, et la danse raffole de lui ; jamais passion ne fut mieux partagée et plus heureuse. Quoi de plus joli que ces airs de ballet dans Gustave ! comme cela est toujours frais, varié, charmant ! Ce rhythme du pas de la Gitana vous entraîne, on sent que cette musique