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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/508

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la terre, si c’est son caprice. Les gazelles ne volent pas, et les oiseaux marchent.

Taglioni s’est avancée, et dès les premiers pas elle avait gagné la partie. Jamais on n’inventera rien de plus gracieux et de plus entraînant, de plus harmonieux et de plus vif que cette danse de gitana. Comme elle bondit, comme elle court, comme elle se ploie et se ramasse, comme elle s’enlève, et surtout comme elle marche ! Que de souplesse en ses élans, que de fierté dans ses poses, de hauteur souveraine dans son geste ! Elle ne provoque pas son parterre du regard ou du sourire, elle le domine, elle l’entraîne par la seule puissance de son talent. C’est encore la Taglioni de la Sylphide et de la Fille du Danube, encore la danseuse légère, flexible, incomparable ; seulement elle ose davantage, mais toujours avec réserve et goût, toujours avec la conscience d’un talent qui se sent irrésistible et dédaigne de recourir à des moyens de séductions étrangers à son art ! A peine eut-elle fini ce soir-là, qu’une averse de fleurs vint l’inonder au milieu d’un tonnerre d’applaudissemens, tels qu’elle dût recommencer de plus belle. Taglioni a dansé deux fois ce pas de la Gitana, deux fois dans la même soirée. Tant mieux pour les gens qui se trouvaient là, tant mieux et tant pis ; tant mieux, car ils ont vu le chef-d’œuvre de la danse ; tant pis, car je crains bien qu’ils n’admirent plus ce qu’ils ont admiré peut-être, la Cachucha de Mlle Elssler. Le lendemain des triomphes de Taglioni, le théâtre a fermé. On répare la salle ; songe-t-on aussi à réparer la troupe, à recrépir ces voix qui tombent en ruines, à mettre à neuf ce personnel caduc ? Quand on aura bien couvert d’or les murailles et garni de velours les banquettes, ce sera l’occasion de produire quelques sujets nouveaux, à moins qu’on ne veuille jouer pour ces banquettes et ces murailles. Où donc est la cantatrice aujourd’hui à l’Opéra, où donc est la danseuse ? On a parlé de Mlle Cerito, mais ce ne serait encore là qu’une apparition. Mlle Cerito a des engagemens à l’étranger, et, si nous l’avons, ce sera comme Taglioni, pour quelques jours. Cette manière de prendre les danseuses au passage et de leur donner la volée aussitôt, ne convient nullement à la dignité de l’Opéra, et le public ne s’en accommodera jamais. Voilà une belle fille, on l’applaudit, on l’adopte, on lui jette aux pieds des éloges et des fleurs, et tout cela pour la plus grande joie des Prussiens ou des Russes, qui vous l’enlèvent à jour fixe. Paris n’est pas une ville de bains pour qu’on lui donne ainsi des danseuses à la représentation. Il nous faut de bons et durables engagemens. Par malheur, aujourd’hui presque tous les sujets sont liés. Comment faire de nouveaux traités ? Il eût été plus habile de ne pas rompre les anciens.

En attendant, M. Léon Pillet se rend à Ems pour solliciter une partition nouvelle de l’auteur des Huguenots et de Robert le Diable. Le directeur de l’Opéra va faire une visite affectueuse à M. Meyerbeer, qu’on ne trouve qu’aux eaux, comme chacun sait. Il n’est pas dans toute l’Allemagne de si petits bains que M. Meyerbeer n’ait rendus célèbres par sa présence. A Carlsbad, à Marienbad, à Kissingen, partout on vous montre la chambre que le grand