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les conquêtes nouvelles de son talent, elle a voulu nous laisser voir qu’elle n’avait rien perdu de ses graves premières, dont le souvenir semble d’hier. Nous l’avons donc retrouvée, non plus telle que nous l’avons connue autrefois, mais plus agile encore si c’est possible, plus légère et plus vaporeuse. Le public n’y tenait pas d’enthousiasme, les applaudissemens éclataient comme d’eux-mêmes, et c’est ainsi qu’elle a conduit son monde de surprise en surprise, d’étonnement en étonnement, jusqu’à ce pas de la Gitana, qu’elle a dansé pour ses adieux. Avec quel plaisir on a revu la Sylphide, cette fraîche imagination de Nourrit, dont Taglionï a fait un chef-d’œuvre, ce joli songe d’une nuit d’été. Avec elle, on entre dans cette fiction poétique, on s’y intéresse ; Taglioni est l’ame de ce ballet. On dirait que sa présence apporte sur ces montagnes de carton quelque chose des brouillards de l’Écosse, absolument comme fait pour l’opéra de Guillaume Tell la musique de Rossini. Elle vous introduit dans cette vie aérienne dont elle a le secret ; ces sylphides, ces elfes que les poètes avaient jusqu’alors seuls entrevus dans le calice des roses ou les vapeurs du crépuscule, elle les a révélés au public dans leur grace et leur forme native. Otez Taglioni, et vous aurez un poème de ballet comme il y en a mille. Taglioni, c’est la poésie dans la danse. Il n’y avait qu’elle au monde pour représenter la sylphide et rendre admissible au théâtre l’apparition d’un être insaisissable. Comment, en effet, la différence des deux natures pourrait-elle être mieux tranchée ? On aura beau dire, jamais on ne me fera croire que Taglioni, dans la Sylphide, soit une femme, une femme comme Mlle Noblet, par exemple. Quand elle renoncerait à cette faculté merveilleuse qu’elle a de s’envoler dans l’air à tout instant, quand elle resterait fixée au sol comme tant d’autres, sa démarche seule révèlerait la supériorité de sa nature. Taglioni a des pas de gazelle.

Partout on sent l’effort et le travail : Mlle Elssler arrondit ses gestes et prépare à loisir ses moindres poses, Mlle Noblet s’y prend à deux fois avant de se lancer dans une pirouette aventureuse. L’art des autres danseuses s’apprend comme un métier, l’art de Taglioni vient de la nature. Il y a dans ses pieds, dans ses jarrets, dans toute sa personne, une élasticité dont elle-même ne se rend pas compte ; elle danse par instinct, comme l’oiseau chante sur la branche. Elle s’enlève, puis retombe, et le sol, réagissant, la renvoie de nouveau. On l’appelle fille de l’air, — fille de la terre plutôt, comme Antée. — Le souvenir de Taglioni demeure pour toujours attaché à la Sylphide ; on ne peut parler de ce ballet sans que le nom de la ravissante danseuse vous vienne aussitôt sur les lèvres, et dans tous les rôles du répertoire il n’en est pas que son talent se soit plus souverainement approprié. Taglioni appartient aux élémens, comme dirait Goethe ; il lui faut des rôles en dehors de ce monde : aussi que de rôles élémentaires n’a-t-on pas inventés pour elle, ondines, syrènes, hamadryades, que sais-je ? et cependant elle revient toujours à la Sylphide, ce ballet charmant où sa fantaisie se donne libre cours. Taglioni sent que c’est là son chef-d’œuvre ; aussi, comme elle le traite avec ménagement, comme elle change les détails, ajoutant çà et là des scènes, des épisodes qui complètent