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Barcelone a pris un aspect sinistre. Espartero, bien préparé par Linage, est venu au palais de la reine, et lui a parlé du mécontentement public. Il ne lui a plus cette fois demandé le ministère, mais le refus de sanction à cette loi des ayuntamientos, seule loi vraiment sage qu’on ait depuis quelques années présentée en Espagne, seule loi qui puisse lui procurer un peu d’ordre administratif. La reine a refusé, elle a discuté avec Espartero. Au premier abord, il a eu force argumens ; mais la reine, qui est femme d’esprit, a soutenu la discussion, elle a bientôt épuisé les provisions d’Espartero, qui est resté au dépourvu devant la spirituelle abondance de sa souveraine. Il s’est retiré battu, pas trop mécontent de sa défaite ; car, quand il est livré à sa bonne nature, il n’aspire qu’à la gloire qui lui appartient, celle d’un héroïque soldat. Mais rentré chez lui, on lui a appris qu’il avait été battu, on lui a dit que la reine l’avait joué ; il s’est indigné alors, et a voulu partir. Il est resté plusieurs jours dans cet état entre Linage et sa femme, qui tantôt appuyait la reine, tantôt effrayée tournait aux exaltados. Enfin on l’a poussé à donner sa démission. La reine aurait fini par l’accepter, on s’en est douté, on a eu recours à l’émeute. L’émeute s’est montrée, non pas comme chez nous, en attaquant la force publique, mais en hurlant, en insultant les honnêtes gens, en égorgeant les victimes qui n’étaient pas défendues. Espartero, disposant de cinquante mille soldats fidèles, a laissé l’émeute opprimer sa souveraine. La reine l’a fait appeler, il a exigé le renvoi des ministres, la non-sanction de la loi des ayuntamientos, la dissolution des cortès. La non-sanction de la loi des ayuntamientos était chose impossible, car déjà la sanction envoyée à Madrid était publiée. La dissolution des cortès a été bravement refusée par la reine ; mais le renvoi des ministres a été accordé, et un nouveau ministère composé. Cette concession a désarmé les conseillers d’Espartero. L’émeute a cessé un instant

Il a fallu composer un ministère. Là était la difficulté. Pour première punition, Espartero n’a pas pu en faire partie ; car, même au milieu de cette odieuse licence, une sorte de pudeur publique obligeait Espartero à ne point paraître avoir fait tout cela pour s’emparer du pouvoir. Il a cherché des ministres, il n’en a pas trouvé, car il n’y en a pas beaucoup là, comme ailleurs, dans le parti de la violence. On a cherché quelques hommes d’affaires, MM. Onis, Campuzano, que des mécontentemens personnels ont jetés dans l’opposition, mais qui n’ont rien de commun avec les anarchistes, puis des officiers, des administrateurs, tous étrangers aux partis, mais aussi aux cortès, et sans influence auprès d’elles. Ce ministère, tel quel, dont on a