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ne menaçaient plus ni Valence, ni Madrid ; tout semblait fini, et tout à coup la couronne d’Espagne, échappée aux carlistes, semble tomber aux pieds d’un soldat, que le destin a comblé de ses hasards les plus heureux, et qui, sans génie, mais non sans ambition politique, livre à de misérables subalternes sa prodigieuse fortune. Toutefois, ce coup de théâtre si prompt n’était pas sans cause antérieure ; depuis quelque temps, il était facile à pressentir. Un ministère honnête, mais faible, gouvernait l’Espagne pour les modérés. Les chefs de ce parti, les Martinez de la Rosa, les Isturitz, repoussés par la haine jalouse des factions, cherchaient à maintenir dans les mains de quelques-uns de leurs amis un pouvoir qu’ils ne pouvaient posséder eux-mêmes ; ces amis, ministres pour le compte d’autrui, bien intentionnés, mais faibles, vivaient tiraillés entre leurs protecteurs et le quartier-général d’Espartero. Ce double joug était difficile à supporter en même temps, car les chefs modérés avaient pour l’entourage d’Espartero une incroyable aversion, et le quartier-général d’Espartero, conduit par un subalterne, le brigadier Linage, avait pour le parti modéré une haine égale. Comment Espartero, si peu fait pour la violence, si peu fait pour gouverner un parti quelconque, est-il devenu le chef des exaltados après les sanglantes exécutions qu’il avait exercées dans son armée au profit de la discipline ? Comment ? par la cause qui gouverne toujours ces hommes-instrumens, doués de courage de cœur, et faibles d’esprit, par le hasard des relations.

Espartero s’est livré depuis long-temps à un feseur, le brigadier Linage. Linage est un de ces hommes que la jalousie des positions supérieures, qu’ils ne peuvent ni conquérir pour eux-mêmes, ni tolérer chez les autres, rend anarchistes ; Linage est du parti des exaltados. Il a fait plusieurs manifestations dans leur sens, et les exaltados, sachant qu’il y avait à gagner de ce côté, battus dans les élections par le bon sens espagnol, se sont jetés aux pieds d’Espartero, qu’ils avaient baffoué. Espartero leur a donc appartenu. Cependant la duchesse de la Victoire, adroitement conquise par la reine, a quelquefois fait contre-poids à l’influence du brigadier Linage, et a maintenu Espartero flottant nonchalamment entre les anarchistes et la reine.

Jusqu’ici Espartero ne voulait pas être ministre. Il avait une armée, un grand pouvoir ; il gagnait des titres, des dotations ; il prospérait par la guerre civile qui désolait l’Espagne. Il se contentait de tourmenter tous les ministres, de leur faire des querelles à tout propos, pour les plus frivoles motifs. Dès qu’un ministre de la guerre lui avait déplu, il avait un grief tout prêt pour le renvoyer. L’armée, disait