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L’un d’eux- tenait dans chaque main une cobra-capella, la plus terrible espèce de serpens dont l’Inde puisse se vanter, et en outre il portait en sautoir un énorme boa.

Arrivé près de moi, le jongleur jeta ses serpens à terre, les fit courir, irrita les cobras, qui déroulaient leurs anneaux d’une manière effrayante, embrassa son boa, puis il se prit à les faire danser tous les trois au son d’un flageolet singulier, qui se touchait comme une vielle, bien qu’il fût formé d’une calebasse. Pendant ce temps, ses acolytes avaient disposé tout leur établissement sur la poussière ; le tambourin rassemblait les enfans du village, et bientôt se forma un cercle considérable de spectateurs de dix ans et au-dessous : les plus petits nus, les autres portant une ceinture, et tous accroupis, dans l’attente des grandes choses qui se préparaient.

A la différence du silencieux harvi, ce jongleur avait toute la volubilité d’expressions d’un saltimbanque européen. Il s’exprimait très clairement, en bon hindoustani, bien qu’il se trouvât en pays mahratte ; mais le public semblait n’y rien perdre, tant ses gestes et ses gambades étaient intelligibles.

D’abord, il posa par terre une marionnette, soldat portant le sabre et l’arc. A l’entendre, c’était un sipahi, un grand chasseur, un tueur de lions, de tigres, de gazelles… Bientôt, à son commandement, la marionnette lança une flèche et renversa le but disposé devant elle, non pas une fois, mais à plusieurs reprises, à la satisfaction évidente de la jeune assemblée.

Ce n’était là qu’un préambule, les bagatelles de la porte ! Le jongleur prit une poignée de blé noir (djouari), la mit dans un manteau ; puis, quand on eut bien secoué le manteau, bien vanné le grain, il se trouva changé en un beau riz blanc, pur, prêt à faire un karry !

Je n’y avais rien compris, et je commençais à rentrer dans mes habitudes de crédulité, lorsque l’escamoteur ambulant étala une seconde marionnette, longue de six pouces au plus et de la grosseur du poignet. Cette informe poupée épouvanta grandement la partie la plus naïve du public ; mais quelle ne fut pas la surprise générale, quand de ce morceau de bois caché sous un mouchoir sortirent successivement jusqu’à quatre gros pigeons ! Ils devaient y être contenus d’avance, à moins de sortilège… Quant à moi, j’aurais eu peine à y introduire quatre moineaux.

Notre jongleur accompagnait ses tours de mantras (prières magiques), et traçait des cercles avec sa baguette. Mais il avait sur ses confrères d’Europe un avantage, ou plutôt une supériorité bien marquée,