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moyen de sa lunette, les lui montra longeant le fond du golfe, et elle vit qu’Orso tournait fréquemment la tête vers la ville. Il disparut enfin derrière les marécages remplacés aujourd’hui par une belle pépinière.

Miss Lydia, en se regardant dans sa glace, se trouva pâle.

— Que doit penser de moi ce jeune homme ? dit-elle, et moi, que pensé-je de lui ? et pourquoi y pensé-je ?.. Une connaissance de voyage ?…Que suis-je venue faire en Corse ?… Oh ! je ne l’aime point… Non, non, d’ailleurs cela est impossible… Et Colomba… Moi la belle-sœur d’une voceratrice ! qui porte un grand stylet ! Et elle s’aperçut qu’elle tenait à la main celui du roi Théodore. Elle le jeta sur sa toilette. — Colomba à Londres, dansant à Almack’s !… Quel lion[1], grand Dieu, à montrer… C’est qu’elle ferait fureur peut-être… Il m’aime, j’en suis sûre… C’est un héros de roman dont j’ai interrompu la carrière aventureuse… Mais avait-il réellement envie de venger son père à la corse ?… C’était quelque chose entre un Conrad et un dandy… J’en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse !…

Elle se jeta sur son lit et voulut dormir, mais cela lui fut impossible, et je n’entreprendrai pas de continuer son long monologue, dans lequel elle se dit plus de cent fois que M. della Rebbia n’avait été, n’était et ne serait jamais rien pour elle.


IX.


Cependant Orso cheminait avec sa sœur. Le mouvement rapide de leurs chevaux les empêcha d’abord de se parler ; mais lorsque les montées trop rudes les obligeaient d’aller au pas, ils échangeaient quelques mots sur les amis qu’ils venaient de quitter. Colomba parlait avec enthousiasme de la beauté de miss Nevil, de ses blonds cheveux, de ses gracieuses manières. Puis elle demandait si le colonel était aussi riche qu’il le paraissait, si Mlle Lydia était fille unique. Ce doit être un bon parti, disait-elle. Son père a, comme il semble, beaucoup d’amitié pour vous… Et comme Orso ne répondait rien, elle continuait : Notre famille a été riche autrefois, elle est encore des plus considérées de l’île ; tous ces signori[2] sont des bâtards. Il n’y a plus

  1. À cette époque, on donnait ce nom en Angleterre aux. personnes qui se faisaient remarquer par quelque chose d’extraordinaire.
  2. On appelle signori les descendans des seigneurs féodaux de la Corse. Entre les familles des signori et celles des caporali rivalité pour la noblesse.