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touchaient. J’ai toujours le diminutif de cette humeur, et je ne m’y laisse que trop dominer. Par cette humeur donc, j’ai ouvert avec rapidité cette lettre. »

Elle poursuit de la sorte, et ajoute bien des aveux sur ses prompts dégoûts, ses mobilités d’humeur, ses brusques sécheresses envers les gens, si elle n’y prenait garde. J’y surprends surtout d’incroyables témoignages de cet esprit, avant tout délié et fin, qui n’a plus à creuser que son propre labyrinthe [1]. Elle dit en finissant :

« Il m’est venu encore une pensée sur moi-même, c’est que je suis fort aise, par amour-propre, qu’on m’ait ordonné d’écrire tout ceci, parce que sur toute chose j’aime à m’occuper de moi-même, et à en occuper les autres, et que l’amour-propre fait qu’on aime mieux parler de soi en mal, que de n’en rien dire du tout. J’expose encore cette pensée, et la soumets en l’exposant, aussi bien que toutes les autres [2]. »

J’ai copie de plusieurs lettres manuscrites de Mme de Longueville, toutes également de scrupules et de troubles, sur quelque action qu’elle croit de source humaine, sur quelque péché oublié, sur une absolution reçue avec une conscience douteuse. Elle pratiquait la pénitence et la mortification par ces vigilances continuelles et ces angoisses encore plus que par ses cilices.

Sur le conseil de M. Singlin, Mme de Longueville s’occupa avant tout d’aumônes et de restitutions dans les provinces ravagées par sa

  1. Par exemple dans ce passage, qui échappe presque à force de ténuité, à force de dédoublement et de reploiement du cheveu de la pensée. Elle se reproche, en se condamnant elle-même, de désirer tout bas de voir ses condamnations condamnées, et de vouloir découvrir, par cette sorte de provocation détournée, si on n’a pas d’elle quelque peu de bonne opinion. « Je me défigure en partie, dit-elle, pour m’attirer le plaisir de connoitre qu’on croit plus de bien de moi, et c’est même un artifice de mon amour-propre et de ma curiosité de me pousser à me dépeindre défectueuse, pour savoir au vrai ce que l’on croit de moi, et satisfaire par même voie mon orgueil et ma curiosité. » Toujours la méthode d’esprit de l’hôtel Rambouillet ; c’est l’application seule qui a changé.
  2. M. de La Rochefoucauld aurait eu quelque droit de revendiquer cette pensée comme très voisine d’une des siennes : « Ce qui fait, a-t-il dit, que les amans et les maîtresses ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils parlent toujours d’eux-mêmes. » Je me pose une question : Si M. de La Rochefoucauld avait lu cette confession de Mme de Longueville, en aurait-il été touché ? aurait-il changé de jugement sur elle ? On en peut douter. Il aurait toujours prétendu y suivre la même nature s’inquiétant, se raffinant pour se reprendre à mieux, et persistant sous ses transes. « L’orgueil est égal dans tous les hommes, a-t-il dit encore, et il n’y a de différence qu’aux moyens et à la manière de le mettre au jour. » Il lui eût fallu avoir en lui le rayon pour le voir en elle comme il y était. Là gît la difficulté toujours.