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dont la mort tragique l’avait tant touchée à cet âge encore pur de treize ans, et lui devenait d’une bien haute leçon, aujourd’hui qu’elle-même sortait vaincue des factions civiles. Sa tante, veuve de M. de Montmorency, était supérieure de ce monastère. Un exemple de si chaste et pieuse uniformité agit plus que tout sur cette imagination aisément saisie, sur cette ame à peine échouée et encore trempée du naufrage. Un jour, à Moulins, au milieu d’une lecture de piété, « il se tira (c’est elle-même qui parle) comme un rideau de devant les yeux de mon esprit : tous les charmes de la vérité rassemblés sous un seul objet se présentèrent devant moi ; la foi, qui avoit demeuré comme morte et ensevelie sous mes passions, se renouvela ; je me trouvai comme une personne qui, après un long sommeil où elle a songé qu’elle étoit grande, heureuse, honorée et estimée de tout le monde, se réveille tout d’un coup, et se trouve chargée de chaînes, percée de plaies, abattue de langueur et renfermée dans une prison obscure. » - Après dix mois de séjour à Moulins, elle fut rejointe par le duc de Longueville, qui l’emmena avec toutes sortes d’égards dans son gouvernement de Normandie. De nouvelles atteintes s’ajoutaient à chaque instant aux anciennes ; la moindre annonce de quelque succès de M. le Prince, qui avait passé aux Espagnols, et qui n’y était en définitive que par suite des suggestions de sa sœur, ravivait tous les remords de celle-ci, et prolongeait l’équivoque de sa situation par rapport à la cour. Elle se réconcilia en ces années avec le prince de Conti, et se lia étroitement avec la princesse de Conti, sa belle-sœur, qui, nièce du Mazarin, rachetait ce rang suspect par de hautes vertus ; ces trois personnes devinrent bientôt à l’envi des émules dans les voies de la conversion. Pourtant, Mme de Longueville manquait de direction encore, et avec son genre de caractère, avec cette habitude de ne suivre jamais que des sentimens adoptifs, et de ne les régler que sur une volonté préférée, elle avait plus que personne besoin d’un guide très ferme. Elle écrivait de Rouen pour demander conseil à Mme de Montmorency sa tante, à une amie intime, la prieure des Carmélites de Paris, Mlle du Vigean [1], à d’autres encore. Elle s’adressa à l’abbé Camus (depuis évêque de Grenoble et cardinal), récemment converti lui-même, et qui lui répondait : « Dieu vous mènera plus loin que vous ne pensez, et demande de vous des

  1. Mlle du Vigean avait été aimée du duc d’Enghien autrefois, avant la Fronde ; il voulait même se démarier, dit-on, et l’épouser ; ces amours, traversées par Mme de Longueville, qui en avertit M. le Prince son père, avaient eu, du côté de la dame, le cloître pour tombeau.