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et il était de bonne foi, lorsque, après la défection du général York, il envoya le prince d’Hazfeldt à Napoléon pour protester de sa fidélité. Si ces scrupules n’étaient pas d’un grand politique, ils partaient du moins d’un honnête homme. Il n’avait pas, lui, donné sa fille à l’empereur comme gage de son dévouement : il n’avait donné que sa parole, et c’en était assez pour lui interdire une défection.

Mais bientôt l’impulsion donnée aux populations par la haine du joug étranger et les excitations du Tugend-Bund déconcerta tous les calculs de la prudence ; le soulèvement devint général. La Prusse entière prit les armes et se trouva transformée en un vaste camp. Le roi, encore incertain et effrayé de ce torrent déchaîné, quitta Berlin et se retira à Breslau. Ses scrupules de conscience n’allaient pas jusqu’à l’empêcher de tirer avantage des chances favorables que lui envoyait la fortune. Son projet était de s’interposer entre la France et la Russie comme médiateur armé, de profiter de ce rôle pour régulariser et discipliner le mouvement de son peuple, réorganiser ses armées, et régler, de concert avec l’Autriche, les bases de la pacification européenne. S’il avait un désir ardent de secouer le joug de la France et de recouvrer ses provinces perdues, il n’attachait pas moins de prix à écarter de l’Allemagne le voisinage et la suprématie de la Russie. Il craignait, et cette appréhension était plus vive peut-être encore à Vienne, que le sceptre continental ne passât des mains de Napoléon dans celles d’Alexandre, et que la Pologne tout entière ne tombât sous les lois du czar. Il sentait la nécessité de fortifier sa monarchie sur la Vistule et d’empêcher la Russie de franchir ce fleuve. Ces combinaisons d’un esprit éclairé et modérateur furent emportées dans la grande tourmente de 1813. Ici s’ouvre pour Frédéric-Guillaume une période dans laquelle sa personnalité disparaît, pour ainsi dire, sous la violence des évènemens. Nous voyons la Prusse prendre une part active à toutes les opérations militaires et politiques dirigées contre la France, l’élite de son peuple combattre héroïquement à Lutzen, à Bautzen et à Leipsick, le nom de son souverain figurer dans toutes les grandes transactions de l’Europe à côté de ceux des empereurs de Russie et d’Autriche, et cependant le rôle politique de Frédéric-Guillaume reste subordonné à celui de ses alliés. Il est visiblement maîtrisé par les passions de son peuple et par l’ascendant de la Russie. L’impulsion qui naguère lui venait de Paris lui vient aujourd’hui de Pétersbourg, et la fatalité des circonstances est telle, qu’il ne peut pas plus résister à celle-ci qu’à la première. Le 1er mars 1813 il s’allie à la Russie par le traité de Kalisch, le 14 juin