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hardiesse dans ses conceptions politiques que dans ses entreprises guerrières, et qui acceptait audacieusement toutes les conséquences d’une situation, Napoléon avait juré une haine mortelle à la Prusse. Il ne voulait pas seulement l’affaiblir, il voulait la détruire. Si elle conserva, après le traité de Tilsitt, un reste de puissance, elle le dut uniquement à la protection de la Russie, et, il faut le dire aussi, à l’influence personnelle de la reine, qui avait sérieusement touché le cœur d’Alexandre. Plus Napoléon avait fait de mal à cette puissance, plus il voulait lui en faire, sentant bien qu’après de si cruelles injures il n’y avait plus de réconciliation possible, et qu’elle serait toujours pour la France une implacable ennemie. En 1808, lorsque ses relations avec Alexandre étaient les plus intimes, il ne cessait de lui demander de lui livrer les destinées de la Prusse. Sa pensée était de lui enlever la Silésie pour la donner à la Saxe, et de la réduire aux proportions d’un état de troisième ordre. Alexandre, qui avait empêché sa ruine à Tilsitt, la couvrit encore de son égide en 1808.

Il y avait alors dans le conseil du roi un homme d’une imagination forte et d’un patriotisme ardent. Le baron de Stein, ministre de l’intérieur, conçut le premier l’audacieuse pensée de chercher le salut du pays en dehors de la sphère d’un gouvernement régulier ; c’est dans le moral des masses, dans leurs passions graduellement excitées, qu’il proposa de chercher la force destinée à affranchir un jour la Prusse et l’Allemagne de la domination française. Dans ce but, il fonda une société secrète dont tous les membres devaient s’unir par un même serment, celui de se dévouer à la délivrance de la patrie commune. C’est de cette société et d’une autre fondée par le duc de Brunswick-Oëls, que sortit le fameux Tugend-Bund. Les progrès de cette société furent rapides ; elle ne tarda pas à s’étendre sur toute l’Allemagne. Tous ceux qui, à quelque degré que ce fût, avaient souffert de nos armes, s’empressèrent d’y entrer. Elle embrassait tous les rangs, s’adressait à toutes les fortunes, aux plus humbles comme aux plus brillantes ; de ses sommités, elle touchait presque au trône, tandis que ses profondes racines s’enfonçaient dans les masses obscures mais passionnées des populations. Les plus hauts personnages de la monarchie, la plupart des chefs de l’armée, de la magistrature et de l’administration, des princes du sang même, s’affilièrent au Tugend-Bund. Entre tous se distinguaient le comte de Goltz et Scharnoost, ministres, l’un des affaires étrangères, l’autre de la guerre ; Blücher, commandant de la Poméranie ; les majors Grollmann, Schill, Lectocq et Chazot, l’un gouverneur, l’autre commandant