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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/380

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Tandis que Napoléon remuait tous les ressorts de sa politique pour l’attirer à lui, l’Angleterre et la Russie ne se donnaient pas moins de mouvement pour l’associer à la coalition. Elles lui reprochaient de se laisser retenir, pour des intérêts mesquins, dans un système d’immobilité qui, disaient-elles, discréditait sa puissance. Le Nord devait s’arranger pour présenter à la France un front impénétrable. C’était le seul moyen de contenir dans ses bornes cette turbulente puissance ; autrement, elle les franchirait toutes sous le chef audacieux qu’elle avait mis à sa tête. La Prusse, la première dans l’ordre des envahissemens, serait aussi la première entraînée dans le débordement général. Mais les mêmes motifs qu’avait Frédéric-Guillaume pour ne pas offenser la Russie, il les avait pour ne pas blesser la France. Il avait le faible de vouloir être l’ami de tout le monde, moyen infaillible de ne contenter personne. La cour, mue par les passions de la reine, avait fait son choix : ses sympathies et ses vœux étaient pour la Russie ; mais l’armée n’avait point encore de préférence décidée. Un sentiment presque unique dominait dans ses rangs, c’était la crainte de tomber dans le mépris de l’Europe. Entourée de tous côtés d’armées belligérantes, son inactivité lui pesait. Elle en rougissait comme d’une attitude humiliante, blâmait le système du roi et voulait se battre, moins pour faire triompher un des deux partis que pour prendre sur les champs de bataille sa part de périls et de gloire.

Dans l’état de fermentation singulière où étaient les esprits, tout dépendait du moindre incident. La violation du territoire d’Anspach par Bernadotte décida la crise et la décida contre nous. Au fond, cette infraction à la neutralité du margraviat était loin d’avoir un caractère outrageant pour la Prusse. Isolé au milieu du vaste champ de bataille dans lequel allaient se heurter la France, l’Autriche et la Russie, il était impossible que ce petit pays pût se soustraire aux incursions de leurs armées. La Prusse en avait accordé le libre passage en 1796 aux puissances en guerre. Avant que Bernadotte le traversât, les Bavarois, dans leur retraite de Munich sur Wurtzbourg, avaient les premiers forcé le passage, et ils avaient été suivis par un corps autrichien. C’était donc comme un pays ouvert à tous le monde. Lorsque l’ordre avait été envoyé au prince de Ponte-Corvo de passer par Anspach, l’empereur négociait son alliance avec la Prusse et croyait qu’elle allait être signée. Enfin, il faut le dire, il avait pris la mesure du roi et savait tout ce qu’il pouvait oser. Cependant Frédéric-Guillaume, en apprenant que nos troupes avaient violé le territoire de