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entre la France et ses ennemis en véritable médiateur. Il avait le choix entre trois systèmes : il pouvait s’allier à l’Angleterre, à l’Autriche et à la Russie contre la France, à la France contre ces trois couronnes, enfin se jeter entre les deux partis en médiateur armé, et, s’il ne pouvait réussir à les réconcilier, se prononcer alors d’après les conseils de l’équité ou de l’ambition. Chacun de ces systèmes lui offrait des chances d’agrandissement. Mais Frédéric-Guillaume avait une répugnance invincible pour tous les partis décidés. Il y eut un moment où il fallait passer de la neutralité à l’action, et ce moment, il n’eut pas le courage de le saisir. Qu’à la place de ce prince faible et incertain on suppose le grand Frédéric fermement résolu de maintenir la paix, levant dans ce but cent mille hommes, parlant à Pétersbourg, à Vienne, à Paris, un langage ferme et modéré : qui doute qu’il n’eût conjuré l’orage, ou que, s’il n’y eût pas réussi, il n’eût du moins évité la catastrophe où tombera bientôt son successeur ?

Napoléon se dépitait de l’impuissance de ses efforts pour engager le roi. Il sentait que la paix continentale, et, avec la paix, les destinées de l’Europe dépendaient du parti qu’embrasserait ce prince. Aussi avait-il décidé, dans le secret de sa pensée, qu’il lui appartiendrait tôt ou tard, dût-il, pour l’obtenir, le violenter. Après tout, il avait peine à s’expliquer la répugnance du roi à s’associer à sa fortune. Ne l’avait-il pas largement rétribué dans le partage des indemnités germaniques ? Il pouvait l’élever encore. Frédéric II avait beaucoup fait pour la grandeur de son pays. Napoléon, par les seuls bienfaits de son alliance, pouvait compléter l’œuvre de ce grand homme. Que la Prusse s’attachât sincèrement, sans réserve, à notre fortune, qu’elle s’associât à tous nos périls comme à toutes nos gloires, et nous récompenserions largement ses services. N’était-ce donc pas une perspective digne de séduire et de passionner un peuple ambitieux et guerrier que celle de ravir à l’Autriche le sceptre impérial, de s’agrandir de toutes les possessions allemandes de la maison d’Hanovre, de devenir le chef de la patrie et de l’unité germanique, enfin de dicter, de concert avec nous, la loi à l’Europe ? D’ailleurs, une alliance franche et sincère de la Prusse avec la France était la combinaison la plus sûre pour contenir l’ambition de Napoléon. Un allié qui dispose de deux cent mille hommes a le droit de faire ses conditions ; il n’est pas un instrument passif : cette union eût été à la fois pour le chef de la France une force et un frein. Mais le génie hardi et entreprenant de Napoléon, qui venait de ceindre la couronne impériale,